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DAZY Sylvie
L'Embâcle

« Embâcle » désigne l’obstruction du lit d’un cours d’eau par un amoncellement de glace.Dans ce roman de Sylvie Dazy – son deuxième après Métamorphose d’un crabe, l’étonnant parcours d’un gardien de prison –, le grumeau s’appelle Paul, Paul Valadon, un veuf au rebut, tout perclus et reclus, qui a deux amours : les bêtes et les restes. Il dorlote les unes et empile les autres dans une bicoque que le compactage effréné de tous les détritus a mué en déchèterie d’Ali Baba, en écomusée de l’ordure domestique.Et ce que Paul, habitant de cette ville encerclée par deux fleuves ombrageux, contrarie, c’est le flux du fric et des affaires, le prurit de rénovation qui veut changer le vieux quartier de la Fuye, frère du populaire la Varenne, en un boboland juteux pour ses promoteurs et décontracté pour ses nouveaux habitants. Se tisse alors un filet de démarchages et de contacts, une toile d’araignée de poisseuses prévenances, autour de lui, et d’autres comme lui : Malick, le cafetier de la place, mesdames Denise et Rameau, relogées (délogées), sous le regard de Louise, l’émouvante assistante sociale harcelée par son passé.Un roman sur l’art de faire front, de résister à la montée des eaux, celles du fleuve, du passé, de l’histoire en attendant l’Apocalypse.

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PIGEAT Jean-François
L'Ordre des choses

Soit Félix, drille anxieux et labile, personnage introspectif et timoré, un succès littéraire au compteur, obligé néanmoins de gagner son pain en tartinant articles tendance et reportages marioles sur la maroquinerie de luxe ou les coloquintes. Félix, dans la vie, a un ennemi et une crainte : le premier s’appelle « l’ordre des choses », une bête coriace dont le venin transforme tout, et surtout ce que l’on redoute, en une obligation universelle : « On n’était pas tenus par je ne savais quel décret naturel de répandre ses gènes aux quatre vents à l’imitation de la semeuse des dictionnaires Larousse » ; la seconde est bien sûr le démon « fécondation » descendu sur terre avec son cortège de ventres bombés et son palmarès de nuits en miettes, d’enfançons criards et de charges parentales. D’où une panique certaine et taraudante dès que Bambi, sa très charmante compagne, cadeau du ciel livré par montgolfière lors d’un voyage en Turquie, s’avoue être en désir de postérité. Sa belle tirant des plans sur la gamète, Félix ne voit qu’une échappatoire : « fuir, là-bas fuir », échapper à la vision terrible de cette « jeune femme allaitant son enfant ». Replié loin de Paris au sein de la famille Zébulon qui ravaude une commanderie templière, Félix entre en effervescence à la vue de Sabine avec qui il s’offre une douce passade. Après bien des rebondissements, Félix se retrouvera à la case débat, celle de l’éternelle question : en avoir ou pas ! Au fil zigzaguant de ce marivaudage virtuose et de ce monologue incessant, Jean-François Pigeat la pose sans y répondre, scrutant ses personnages avec amour et tendre malice, dans le droit fil d’un Woody Allen ou d’un Dino Risi.

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KENT
Peine Perdue

D’un coup, sèchement, par un simple appel, Vincent l’apprend : Karen est morte, Karen s’est tuée au volant. Singulièrement, ce qui aurait dû le démanteler sur place, l’annihiler, ne le touche qu’à peine. La mort de Karen n’ouvre pas un gouffre mais cerne les contours d’une absence : Vincent Delporte, claviériste et compositeur, amateur de Haydn, n’aimait plus sa femme, Karen, star du street art. Et c’est à l’exploration subtile, nuance après nuance, de cet état d’être que va se livrer l’auteur, tout au long de ce roman. Peine perdue, un titre qui n’aura jamais autant convenu à un livre, car Vincent va chercher en lui sa peine comme on remue le fouillis d’un tiroir, inventorie le vrac d’un grenier, à la recherche d’un objet perdu. Il n’y trouvera qu’« une mélancolie brumeuse qui, à la manière d’un doux clapot, lui lèche les rives de l’âme ». Un manque lancinant, néanmoins, qui va l’amener à remonter le cours de leurs vies, objet après souvenir, d’instant en rencontre. Au fil de la route, reprise au sein d’un groupe vedette, on le voit retisser des liens rompus, affectifs et familiaux, réactiver des liaisons anciennes, mesurant ainsi le temps écoulé, l’usure des corps et le fléchissement des âmes. Sentant qu’il a sûrement été dépossédé d’une part de lui-même par l’ascendant de sa défunte femme, il se piste, tente de refaçonner ce qui serait sa vraie personnalité. En vain. L’impasse intérieure est là, qui ne donne que sur l’absence. Le coeur n’est pas un objet en consigne, à retrouver intact, c’est un muscle qu’on a tort de laisser fondre. Et le retendre ne sera que peine perdue : une lente déploration romanesque et désenchantée sur le temps et l’usure sournoise des amours.

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HÉNIN LIÉTARD
Marcher sur les bas-côtés

Dites « Hénin-Liétard » (qui, aujourd’hui, a lâché « Liétard » pour se rebaptiser « Beaumont ») et tout de suite apparaît un gros point noir sur la carte du Nord. On y vit comme on y tousse, gras et rude, les jours s’y alignent comme des briques que cimente l’ennui et bétonne le mal-être, les heures s’y empilent comme des sous-bocks dans cette « contrée de corbeaux crevés », de l’« autre côté de la vie ». L’auteur de Marcher sur les bas-côtés a tapé juste en s’affublant de ce pseudo. Certaines vies ont des airs de bande d’arrêt d’urgence, d’auto-stop sous la pluie, ainsi va celle du narrateur, fils et petit-fils de mineurs silicosés, tubard lyrique et barde-né, mais qui vous conte, fort d’une langue triomphale et poisseuse, grouillante et baroque, sa destinée de « pauvre parmi les plus pauvres ». Une plume qui ne pleure pas misère mais transfigure à tout va, hurle sa hargne et baille avec sa gueule d’ogresse de géant de carnaval, un véritable Audiber(ch)ti qui nous peint au coutelas le western nordin : les Rocky locaux et les fleurs de terrils, les bonnes soeurs et les combats de coqs, Max et Johnny, Zigzag et son Babouin de père, les dérapades et les p’tites combines, les écluses à bière et les bunkers du samedi soir. Alors notre drille, qui ne rimbaldise pas et redoute la route, s’en va finir sur la selle et sous une casquette de contrôleur des robinets. Le voilà lancé dans le relevage des compteurs et la chasse à l’abonné récalcitrant. Marcher sur les bas-côtés : une odyssée en zigzag.

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