Rendez-nous les bancs, par Laurent Graff

Carte blanche de Laurent Graff

Rendez-nous les bancs.

 

J’ai toujours eu beaucoup d’attachement pour les bancs, en particulier les bancs publics. En 2001, j’écrivais dans Les Jours heureux : « [Les bancs] sont l’image d’un retrait, le siège d’une prise de distance, d’une marginalité paisible en bordure du monde. Ils représentent un poste d’observation privilégié, un refuge aménagé, un dégagement en lisière du chemin pour ceux qui savent s’arrêter. J’ai passé de longues heures sur les bancs à contempler le monde. Il en est de merveilleux, incongrus, hautement improbables, dont l’emplacement est une révélation. Un homme sur un banc n’appartient plus à la réalité ou s’en détache. Ce simple gradin lui confère un statut de poète et lui prête une vision étendue. S’il est un lieu qui échappe à la tourmente, c’est le banc. » Alors, quand j’ai appris que le maire de Biarritz avait décrété qu’il était interdit de rester assis plus de deux minutes sur un banc, et que le maire de Béziers avait fait déboulonner tous les bancs de sa commune, j’ai vu rouge. C’était comme si on enlevait la mer aux marins.

En ces temps de dictature sanitaire, j’ai envie de lancer un appel aux habitants de ces villes, et de toutes les autres villes où sévissent des petits tyrans locaux. Si l’on vous retire les bancs, saisissez-vous d’une chaise dans votre cuisine ou dans votre salon, emparez-vous d’un tabouret, d’un pliant, d’un transat, et sortez dans la rue, allez vous installer, prenez place où étaient les bancs. Sur un trottoir, dans un parc, auprès d’une fontaine, sur une promenade, asseyez-vous seulement, pas plus, et faites acte de résistance. Défendez l’indéfendable : un banc. Cette liberté simple d’être au repos, à l’arrêt, en un point d’inertie absolue, inatteignable, hors tout. Faites des bancs des ZAD, des îlots d’intouchabilité, des forteresses de liberté. Faites cercle, tout seul ou à plusieurs, autour des bancs, et dressez-vous en barricade d’insouciance. Ne laissez pas prendre les bancs, ils appartiennent à ceux qui s’y assoient comme la terre appartient au pied le temps d’un pas.

À Biarritz, à Béziers et ailleurs, protégez les bancs !

Les Hommes PQ, par Laurent Graff

10/04/2020

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