Le Voyage de noces, par Juliette Jourdan

Carte blanche de Juliette Jourdan

Une nouvelle écrite en 1992, restée depuis au fond d’un tiroir, et qui résonne étrangement avec l’actualité de notre planète…


– C’est encore loin ? soupira Claire.

Elle portait de grosses lunettes de soleil et s’éventait avec une vieille carte routière, le poignet aussi régulier qu’un métronome. Son visage luisait, un peu gonflé par la chaleur et la fatigue, et son débardeur trempé de sueur paraissait gris, comme s’il avait déteint au lavage.

– C’est une bonne question, répondit Philippe qui scrutait la route à la recherche d’un panneau indicateur. Je te remercie de me la poser.

Le pare-brise, en dehors de la zone de balayage des essuie-glaces, était couvert de poussière et de débris d’insectes. Dans l’habitacle surchauffé de la Saab 900 flottait une volatile senteur de cuir et de plastique ; les tapis, brossés avant le départ de Bourg-la-Reine, étaient jonchés de miettes, de bouts de papier cellophane et de magazines froissés.

– Tu es sûr qu’il ne fallait pas prendre à gauche ?

– Et toi, ma chérie, es-tu bien sûre qu’il fallait prendre à gauche ?

Claire haussa les épaules, ramena sa jupe entre ses cuisses, posa ses pieds nus sur le tableau de bord et continua de s’éventer, imperturbable. Elle avait de longues jambes blanches, à peine brunies, les chevilles osseuses, les orteils maigres et un peu crochus.

– J’ai soif, geignit Samantha sur la banquette arrière.

Des bolides surgissaient de nulle part et les doublaient à une vitesse fulgurante avant de disparaître à l’horizon, ne laissant dans leur sillage qu’une masse mouvante de chaleur poisseuse. « Tant qu’on suit le littoral, se rassurait Philippe, on est sur le bon chemin. » Depuis qu’il avait dépassé l’aéroport, son dernier point de repère, il n’avait pas rencontré un seul panneau franchement explicite.

– J’ai soif ! répéta Samantha sur un ton toujours geignard, mais plus revendicatif.

– Oh, ta gueule ! grommela Romain qui tripotait les boutons d’une console de jeux portative, les yeux fixés sur le petit écran monochrome où sautillait un minuscule humanoïde aux prises avec une horde d’extra-terrestres voués à la destruction de la planète Terre.

– Je t’ai rien demandé, répliqua la gamine.

– T’es qu’une petite emmerdeuse.

Il y eut sur la banquette arrière un remue-ménage belliqueux, un cri étouffé, et Claire dut se retourner pour assumer l’autorité parentale.

– Arrêtez, vous deux ! Tiens-toi un peu tranquille, Sammy, on arrive bientôt. Et toi, Romain, surveille ton langage !

– T’es pas ma mère ! rétorqua le garçon, les yeux pleins de fureur derrière les verres épais de ses lunettes, la bouche tordue par un rictus haineux.

Claire, prise de court, ne sut que répondre : le fils de son mari, après une période de paix relative, était redevenu très hostile à son égard et prompt à l’insulte. Quant à Samantha, il feignait avec ostentation de l’ignorer quand il ne la maltraitait pas.

– Ça suffit, Romain ! trancha son père. Je ne veux plus t’entendre. Et baisse le son de ton appareil, s’il te plaît ! Ça commence à me plaire, cette petite musique.

Philippe était fatigué. Claire ne conduisait qu’en ville, sur des parcours connus ; il avait donc dû se farcir seul les douze cents et quelques kilomètres d’autoroutes, de nationales et maintenant de départementales (dites « provinciales » en Italie) et il en avait, littéralement, plein le dos. Il ne reprochait pas à sa femme de ne pas prendre le volant, puisqu’elle ne s’y sentait pas à l’aise, cependant il aurait apprécié de sa part un peu plus de solidarité, peut-être aussi un peu plus de tendresse. Elle était comme les enfants : impatiente, capricieuse. Il releva soudain le pied de l’accélérateur et se pencha pour lire, sur un panonceau, « lido di jesolo ».

Il aperçut du coin de l’œil le sourire de Claire, un espiègle sourire de connivence, et dans le décolleté baillant de son débardeur, l’espace plat, présentement moite, entre ses petits seins. Elle posa en silence sa main sur la sienne, qui tenait le pommeau du levier de vitesse, et la serra assez fort pour qu’il sente, contre la première phalange de l’index, la dure pression de son alliance.

*

Claire et Philippe Marcellin étaient tous deux divorcés et ils avaient chacun un enfant d’un « premier lit » (selon l’expression en vigueur dans le Code civil). Lui ingénieur chez Thomson, elle enseignante dans un lycée parisien. Ils s’étaient rencontrés un dimanche de pluie au Guignol du Luxembourg, vivaient ensemble depuis bientôt quatre ans et avaient décidé de régulariser leur situation par un passage devant Monsieur le maire. Pas de tralala, ni robe blanche ni banquet : il s’agissait seulement d’entériner, aux yeux de la société et à toutes fins utiles, fiscales notamment, un état de fait. Peut-être n’auraient-ils pas envisagé cette démarche si l’achat d’un pavillon en proche banlieue ne les avait incités à y réfléchir. La demande d’un crédit plaidait fortement en faveur d’une union officielle. Va pour le mariage, s’étaient-ils dit.

Romain avait maintenant onze ans, Samantha bientôt dix. Leur relation connaissait des hauts et des bas, surtout des bas. Dès l’annonce du mariage, Romain s’était barricadé dans une attitude de farouche malveillance envers sa belle-mère et sa fille. Comme il habitait chez sa propre mère (remariée, elle, depuis belle lurette) et ne passait qu’un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires chez son père, son naturel hargneux avait tendance à l’emporter sur la gentillesse dont il se montrait parfois capable. Samantha, de son côté, exprimait ses sentiments avec beaucoup plus de retenue. Le couple Marcellin projetait de fabriquer un bébé dans un délai assez court, vu l’âge de Claire (elle approchait de l’âge où on propose systématiquement une amniocentèse aux futures mères). La réaction de Romain était prévisible, celle de Samantha plus délicate à anticiper. En attendant, les vacances d’août tenaient lieu pour toute la famille de voyage de noces, et réciproquement.

Hormis le caractère convenu de cette destination, août n’était peut-être pas la meilleure période pour une villégiature à Venise. Mais c’était l’occasion où jamais. « Qui sait si dans dix ans Venise n’aura pas sombré dans les flots de la lagune ? » demandait Philippe à son fils, résolument opposé à cette escapade comme du reste à toute proposition de sortie ou d’activité émanant de son père. « Tu seras bien content de pouvoir dire que tu as vu la place Saint Marc de tes yeux vus. » Cet argument, comme de bien entendu, laissait Romain de marbre, de même que la perspective de naviguer en vaporetto et d’admirer des crucifixions du Christ et des décapitations d’Holopherne dans des palais délabrés. Au demeurant, les Marcellin avaient loué dans une station balnéaire proche du Lido et non à Venise même. D’où le choix de s’y rendre en voiture et non en train-couchettes (ce qui aurait de toute façon été tout aussi chiant du point de vue de Romain).

Philippe et Claire avaient déjà visité Venise dans le passé : lui avec son ex-épouse, alors enceinte de Romain, elle avec un amoureux, du temps qu’elle était étudiante. S’ils mettaient le bébé en route à l’automne, il leur serait sans doute difficile d’entreprendre un tel voyage avant longtemps ; il faudrait se rabattre sur la sempiternelle côte normande, Pornic, l’île de Ré. Et puis il y aurait les inévitables travaux dans la maison, les impératifs du calendrier scolaire, le remboursement des traites. On ne sait jamais de quoi demain sera fait et, sur ce point ils étaient parfaitement d’accord, il faut profiter des bonnes choses tant qu’elles durent. Donc Venise.

*

Le Paradiso Holiday Center se trouvait, quand on arrivait à le trouver, entre deux petites localités du nom de Ca’ Savio et Punta Sabbioni, non loin du Lido, à une douzaine de kilomètres à vol d’oiseau de Venise. On y accédait, sur la foi d’un touriste hollandais, par un chemin d’abord asphalté puis gravillonné qui conduisait à travers un champ de tournesols à une pinède chétive où se blottissait l’hôtel, un bâtiment banal, de taille moyenne, couleur terre de Sienne, qui cuisait doucement au soleil, dans une chaleur étouffante.

Philippe gara la voiture sur le parking et se rendit à la réception pour les formalités d’accueil, tandis que Claire et les enfants se précipitaient au bar-gelateria, déjà assiégé par une ribambelle de gosses surexcités. Personne à la réception. Philippe s’accouda au guichet d’acajou, chercha une sonnette ou une clochette, n’en vit aucune. Il ferma les yeux, se massa le front. Son polo Lacoste, trempé, lui collait au dos. Il tapota sur le comptoir quelques gammes sonores en contemplant le tableau des clés et la lourde tenture violette, semblable à un rideau de théâtre, qui séparait le guichet du bureau. Personne. Il toussota à plusieurs reprises, soupira, se passa la main dans les cheveux et se tourna vers le salon attenant, sombre et silencieux, où vrombissait mezza voce un ventilateur sur pied.

Le sol y était carrelé de belles dalles bistres et marron ; au plafond saillaient d’énormes poutres mal équarries, recouvertes d’un vernis noir brillant, comme des squales empaillés, d’où pendaient plusieurs lustres de verre coloré. Une vieille dame d’apparence fragile, bras et jambes gros comme des allumettes, lisait un magazine illustré dans une bergère, au milieu d’une véranda qui s’ouvrait sur un jardin luxuriant. Fauteuils et canapés dépareillés, tables basses et cendriers en verre, un poste de télévision (un modèles vieillot, nota Philippe) fixé en hauteur, plusieurs tableaux à l’huile ou à l’aquarelle (des vues de Venise, des natures mortes aux couleurs criardes) et, un peu partout, d’énormes bouquets de fleurs, meublaient et agrémentaient le salon. En dépit du goût pour le moins contestable de la décoration, la douce fraîcheur qui émanait de ce lieu apportait à Philippe un sentiment d’apaisement, comme un mouchoir mouillé d’eau froide sur un front brûlant. Si ce n’était pas encore le paradis, c’en était l’antichambre.

– Prego ?

Un gros bonhomme moustachu, chemise ouverte et bretelles, se tamponnait la bouche à l’aide d’une serviette à carreaux et refermait derrière lui la tenture violette : visiblement, il sortait de table. Il jeta un rapide coup d’œil à son registre, tendit une clé à Philippe, lui indiqua sur un plan l’emplacement de la location et lui souhaita un agréable séjour.

– Et… pour le règlement ? s’enquit Philippe.

Le gérant fit un geste qui signifiait qu’on verrait ça plus tard et s’en retourna derrière la tenture violette pour finir de casser la croûte en regardant un événement sportif à la télé. Une course cycliste, semblait-il.

– Tu en as mis du temps, dis donc !

Claire et les enfants l’attendaient autour de la voiture en suçotant des glaces dégoulinantes dans la lumière blanche, explosive, du soleil à son zénith. Pour toute réponse, Philippe fit danser la clé sous leur nez et s’installa au volant. Les portières claquèrent joyeusement et cinq minutes plus tard, au terme d’un parcours à faible vitesse sur un chemin qui serpentait à travers un parc paysager, la Saab s’immobilisa devant un chalet en bois roux, portant le numéro 7, ombragé par un pin parasol de haute taille et entouré par un carré de pelouse plus jaune que verte.

– Nous y sommes ! déclara Philippe.

Claire se pencha pour l’embrasser sur la joue et, avant que les enfants ne se dispersent dans la nature, leur donna l’ordre de sortir leurs bagages du coffre, de les porter dans leur chambre et de prendre une douche.

*

Le bungalow comprenait deux chambres, une à lit « matrimonial », comme on dit dans ce pays très catholique, l’autre à lits superposés, une kitchenette et un living room, une salle d’eau et un WC séparé, une penderie, des placards en veux-tu en voilà. Tout était plutôt propre et en bon état, malgré quelques trous dans les moustiquaires et beaucoup de sable dans le receveur de douche. Romain avait décrété qu’il dormirait dans le lit du haut et par chance, ou par hasard, Samantha n’y vit pas d’inconvénient. Les membres de la famille se succédèrent dans la salle d’eau, changèrent de vêtements et Claire tartina quatre sandwiches de fromage en pâte. Il ne restait plus de jambon, ni de soda.

– Il faudra faire des courses au village, dit-elle.

Philippe s’approcha de sa femme par derrière et lui caressa les fesses, assez profondément. Elle avait enfilé un bustier en cotonnade pistache et un short kaki, relevé ses cheveux en un chignon assez lâche, d’où glissaient de courtes mèches diaphanes, et sa peau fine, tachetée de son, sentait le monoï. Philippe appuya son nez au creux de la nuque offerte et accentua sa caresse.

– Pas devant les enfants, murmura Claire sur un ton de reproche, en pivotant les hanches.

Samantha s’absentait dans la contemplation d’un dessin animé sur une chaîne de télé commerciale et Romain dégommait sur sa console japonaise d’infinies cohortes de microbes vindicatifs. Le libertinage parental ne les intéressait pas.

Le Paradiso Holiday Center se composait de plusieurs parties distinctes et consécutives, correspondant à différentes préférences des vacanciers et à différents niveaux de confort (et donc, de revenus). L’hôtel abritait surtout des vieilles personnes qui passaient le plus clair de leur temps dans la véranda ou assises au jardin dans des fauteuils cannés, à feuilleter ¡Hola! ou le Financial Time, à siroter des limonades et à papoter, ou encore sous la tonnelle, refuge des messieurs qui fumaient pipe ou cigare. Le serveur de la gelateria quittait de temps à autre son comptoir pour leur apporter une carafe de citronnade ou de thé glacé. On ne les entendait pas beaucoup.

Entre le jardin de l’hôtel et le parc paysager se trouvait un enclos grillagé où s’ennuyaient deux biches, un volumineux dindon, important comme un prélat, et diverses espèces de volailles. À côté, des poissons tournaient en rond dans un bac circulaire (qu’auraient-ils pu faire d’autre?). Ces animaux paraissaient bien nourris et bien traités, sauf qu’ils étaient emprisonnés.

Un peu plus bas, on comptait une vingtaine de bungalows presque identiques, disséminés le long d’un sentier sinueux ; encore plus bas, on arrivait à un village bien ordonné de caravanes, réunies autour d’édicules carrelés de porcelaine jaune et bleue, contenant sanitaires, douches et lavabos ; enfin, dans un troisième arc de cercle, les vacanciers les moins fortunés, principalement des jeunes, dormaient sous la tente. Le terrain de camping butait contre une zone poussiéreuse de bosses et de broussailles et, derrière une ultime buvette, la plage de sable fin se déroulait en pente douce, sur deux ou trois cents mètres, jusque dans l’Adriatique.

Le centre de vacances disposait en outre d’une laverie automatique, d’un bar équipé d’un baby-foot et de plusieurs cabines téléphoniques. On pouvait donc y vivre en parfaite autarcie. Ceux qui ne mangeaient pas au restaurant de l’hôtel pouvaient faire leurs courses au supermercato du village le plus proche.

Claire et Philippe n’insistèrent pas pour y emmener les enfants, vu qu’ils avaient déjà passé, depuis la veille, une quinzaine d’heures dans la voiture. Douché, frictionné, recoiffé, vêtu d’une chemisette légère, d’un bermuda et de sandales, Philippe se sentait un autre homme. Il mit le contact avec un sentiment d’absurde allégresse, fit marche arrière dans un crissement de gravillons et enclencha la marche avant d’un geste conquérant, tel un général qui de son sabre dégainé indique à ses troupes les lignes ennemies.

– Je suis nase, soupira Claire. Vivement ce soir qu’on se couche.

– Et la plage ? Tu ne l’as même pas encore vue.

– Non : je défaisais les valises.

– On n’est quand même pas venu jusqu’ici pour dormir.

Claire détourna la tête et observa la procession de baigneurs qui s’en retournaient à pied au village, en file indienne, dans la lumière encore puissante. Des femmes et des enfants surtout, sans doute des autochtones, très bruns, chargés de cabas et de jouets, et des adolescents blonds, en shorts, portant de gigantesques sacs à dos comme si, pareils à de jeunes Atlas en Pataugas, ils transportaient chacun un globe terrestre.

– Les enfants ont l’air content, nota Philippe.

– J’espère que ça se passera bien, répondit Claire. Romain est particulièrement infect, ces temps-ci.

– Il faut le comprendre. À cet âge-là…

– Je ne le blâme pas. J’aimerais seulement qu’on profite de nos vacances. J’en ai marre des insultes et des chamailleries.

– J’y veillerai. Ne t’inquiète pas.

– Et j’aimerais, continua Claire, que toi aussi tu sois plus gentil.

– Moi ? s’étrangla Philippe.

– Oui, toi. Tu grognes tout le temps contre tout le monde. Tu fais sans arrêt des remarques désobligeantes. C’est pour ça aussi que Romain est agressif. Lâche-lui un peu les baskets, à ce môme.

– Moi ? Les baskets ? suffoqua Philippe.

– Et réserve les cochonneries pour quand nous sommes au lit, s’il te plaît. Ça gêne Samantha.

Philippe repéra une supérette dans la rue principale du bourg et vit en même temps une place de parking le long du trottoir. Il bascula son clignotant et se rabattit à gauche.

– Toi, grommela-t-il, je vais te faire une paire de jumeaux. Ça t’apprendra.

– Commence par me prendre debout, riposta Claire. Depuis le temps que tu le promets.

Son mari lui jeta un bref regard en biais, plein de courroux et de prudence.

– Tu n’as pas emporté tes talons hauts, objecta-t-il.

*

Les Marcellin ramenèrent du supermarché plusieurs cartons pleins de victuailles et de bouteilles de vino frizzante, de quoi remplir le frigo et les placards pour la semaine. Romain et Samantha n’avaient guère bougé depuis le départ de leurs parents : le garçon vautré dans un transat restait rivé à sa console crépitante de crachouillis électroniques, la fillette s’appliquait à résoudre les charades et jeux des sept différences d’un illustré. Les bungalows alentour étaient pour la plupart fermés ; tout le monde était à la plage ou à Venise.

– On va se baigner ? proposa Philippe.

Sa suggestion ne suscita aucune réaction. Il n’en fut pas surpris outre mesure. « Ces gosses, pensa-t-il, de vrais zombis. »

– Philippe ! cria Samantha de la salle de séjour. Un mot en six lettres qui veut dire une tour d’un château, c’est quoi ? Il y a un J dedans.

Il réfléchit un instant, ne vit rien et avoua avec agacement qu’il ne savait pas. Claire avait allumé une cigarette et il était manifeste qu’elle ne le suivrait pas à la plage.

– Papa, demanda soudain Romain, je peux laver la voiture ? Il y a un tuyau d’arrosage derrière la maison.

– Pour me la saloper comme la dernière fois, sûrement pas. D’ailleurs, ça doit être interdit.

– Tu déconnes ou quoi ? J’ai vu un type qui lavait la sienne.

– Surveille ton langage, Romain Marcellin ! Tu parles à ton père.

– Philippe ! pleurnicha Samantha. Il y a un O et un N dans le mot et ça me bloque la grille.

– Donjon, idiote, dit Romain.

– Ah oui, merci !

Philippe fit quelques pas sur le carré de pelouse rase, grignoté à son périmètre par un humus noirâtre de terre sablonneuse et d’aiguilles de pin. Un subtil parfum de résine flottait dans l’air et la cime des arbres filtrait les gros rayons obliques du soleil déclinant, longs et compacts comme les lances d’un Uccello, qui doraient et obscurcissaient par contraste de larges tranches du paysage. Soudain il fut comme frappé par la foudre et, les yeux écarquillés, il observa sur le chemin poudreux, à contre-jour, une jeune femme à vélo et en bikini.

Elle avait la peau très brune, de l’appétissante couleur du chocolat pâtissier, et le type italien prononcé, ce nez et ce menton des statues romaines, le menton un peu empâté toutefois, arrondi, comme toute sa personne – sa généreuse poitrine, rebondie telle un oreiller de chair, ses fesses hémisphériques et bien pleines – et ses longs cheveux frisottés, charbonneux, étaient attachés en une abondante queue-de-cheval. Un panier en fil de fer accroché au guidon du vélo contenait une laitue et un journal, et un bébé en barboteuse rose, d’un an et demi peut-être, était installé dans un fauteuil en plastique fixé derrière la selle. Philippe suivit des yeux la belle cycliste callipyge, frappé d’une délicieuse stupeur et troublé, dans la profondeur de sa mémoire, par une réminiscence lycéenne et confuse où il était question d’une reine amazone. La dame brune roulait en roue libre, gardant le cap d’une poigne sûre malgré les trous et les bosses ; elle bifurqua en bas du chemin et d’un vigoureux coup de pédale franchit le col du monticule gazonné sur lequel était posé son bungalow.

*

La véranda de l’hôtel se transformait, à partir de dix-neuf heures trente précises, en restaurant. Un factotum boiteux et ponctuel disposait le mobilier face au jardin et le personnel dressait prestement les tables recouvertes de lourdes nappes blanches, dans un cliquetis étouffé d’assiettes et de couverts. Vaisselle décorée, verres sur pied de belle facture, ronds de serviettes. On mettait les petits plats dans les grands. Les pensionnaires descendaient une demi-heure plus tard, endimanchés, les messieurs las et guindés, leurs épouses en grande toilette, fard sur les joues et parures étincelantes dans les premières ombres du couchant. L’apparat et la solennité à la bonne franquette de ce cérémonial légèrement parodique constituaient pour les autres vacanciers du Holiday Center une espèce de spectacle gratuit dont le caractère suranné, théâtral, se renforçait de la compétence des convives en matière d’étiquette. Tenir correctement une cuiller à potage, décortiquer une langoustine à l’aide des ustensiles ad hoc, ne pas salir sa lavallière en mangeant des spaghettis alle vongole était chez eux une seconde nature.

Le public n’était pas tenu à l’écart, au contraire, puisque le barman du bar-gelateria, abandonnant un moment sa gesticulante clientèle en culottes courtes, poussait un chariot à proximité de la tonnelle et offrait l’apéritif à la cantonade. Ainsi se rencontraient, dans le crépuscule vénitien, une tribu de nomades bronzés, décontractés, presque nus, et les derniers représentants, dignes et desséchés, de la civilisation occidentale.

Un soir sur deux, un petit orchestre amateur de bon niveau, modérément sonorisé, s’installait sur une estrade et jouait, à la demande, des classiques de la variété italienne (Volare, Sapore si sale…), des standards de jazz ou même des succès plus récents (dont une interprétation très spéciale de Smells Like Teen Spirit). Le trompettiste, un garçon acnéique et timide, était toujours très applaudi. Il arrivait que des couples dansent.

La nuit tombait vite, totale et profonde, et si légère, si tendre, qu’on se sentait comme enveloppé par les bras gantés de velours d’une femme fatale et aimante. Le ciel se remplissait d’étoiles, toutes petites et très blanches, brillant d’un éclat soutenu. Les vieilles personnes s’asseyaient à leur place habituelle, au salon, au jardin ou sur un banc à côté des biches et du dindon. On jouait au bridge, au backgammon, aux échecs. Un vieil Allemand à pipe, doctoral et décharné, la pomme d’Adam aussi saillante que le nez, lisait par-dessus ses lunettes un gros volume qu’il annotait copieusement, la lippe tantôt dubitative, tantôt féroce. Les femmes papotaient sans hâte et sans relâche, comme si elles tissaient de concert, au fur et à mesure, un fil ténu et précieux, qu’il importait de ne pas rompre. On entendait à intervalles irréguliers le crépitement brusque et sec de l’appareil anti-moustiques. Fort heureusement, il n’y avait pas beaucoup de moustiques.

– Papa, regarde !

Romain s’était brutalement emparé du bras de son père et lui montrait, de l’autre côté de la rue, une espèce de caverne obscure, pleine de machines en forme de bandits manchots ou de cockpits d’avion de chasse, de lumières clignotantes, multicolores, de bruitages stridents qui évoquaient des courses de Formule 1 et des guerres intergalactiques : une arcade de jeux.

– Je t’interdis de mettre les pieds là-dedans, prononça Philippe.

Le ton employé indiquait une déclaration de principe plutôt qu’une interdiction formelle. Philippe prenait très au sérieux son rôle pédagogique et estimait nécessaire de mettre des limites à la permissivité sans borne dont jouissent les enfants d’aujourd’hui.

– Allez ! On y va ! Juste une partie !

– Hors de question.

– Allez, quoi ! T’es pas marrant ! Juste une petite partie. Ils ont Street Fighter II.

– Raison de plus.

– S’te plaît !

– On verra demain.

La rue principale de Ca’ Savio, torride et banalement commerçante le jour, se couvrait la nuit de pierreries fraîches et scintillantes, de joyaux polychromes, émeraudes et saphirs, diamants et pépites d’or, en un ruissellement ininterrompu, palpitant, féerique. Le tam-tam silencieux des enseignes des restaurants et des manèges appelait la foule cosmopolite des estivants à d’infinies réjouissances, bénignes pour la plupart car l’ambiance était d’abord familiale. Les voitures laissaient derrière elles, sur l’asphalte tendre et chuintant, des phosphorescences rougeoyantes que l’obscurité effaçait doucement. Beaucoup de familles en promenade, débonnaires, jouissant à cette heure tardive d’un rare sentiment de sécurité, telle la famille Marcellin, Philippe et Romain devant, Claire et Samantha derrière, et plus tard Claire au bras de Philippe et les enfants dispersés dans cette rue qui recelait tant de surprises, de promesses et d’attrape-nigauds.

– On rentre, chéri ? J’ai les pieds en compote.

– Déjà ? Il n’est que dix heures et demie.

– Les enfants ont besoin de sommeil. Samantha m’a raconté qu’elle a fait un cauchemar la nuit dernière, sur l’aire d’autoroute. Moi non plus je n’ai pas bien dormi. Il y avait un couple à côté qui baisait dans leur bagnole.

– Tu dormais comme une souche.

– Faux. Toi, tu dormais. Comme une bûche. Et tu ronflais.

– Une bûche ne ronfle pas, voyons.

Philippe eut quelque mal à retrouver la Saab, puis à l’extraire de son emplacement, puis à retrouver son chemin. Le village n’était qu’à deux kilomètres du Paradiso Holiday Center, encore fallait-il prendre la bonne direction. Romain et Samantha se disputèrent pour un motif inconnu et le garçon traita la fillette de putain, ce qui lui valut une claque de son père, au risque de provoquer une sortie de route.

Un silence plein de colère et de rancune retomba dans la voiture et dura jusqu’au retour au bungalow. Romain, vexé, s’enferma dans sa chambre. Samantha ne savait trop à quoi s’occuper. Elle traînait dans la cuisine, fine et frêle, blanche comme un cachet d’aspirine, si ressemblante soudain à sa mère. Elle s’approcha de la télé.

– Va donc te coucher, intervint Philippe. Claire et moi allons faire un tour sur la plage.

Claire ne lui refusa pas cette promenade nocturne, bien qu’elle eût préféré elle aussi aller au lit. Ils n’avaient poussé, en fin d’après-midi, qu’une rapide pointe jusqu’à la plage, histoire de reconnaître les lieux. Les filles y faisaient seins nus, à la satisfaction de Philippe. Le sable était fin, la mer bleue, la chaleur cuisante. Comme sur le prospectus.

Ils traversèrent le village de caravanes, le terrain de camping, ensevelis sous des ténèbres touffus. Quelqu’un grattait une guitare. Ils marchaient enlacés, à pas lents. Claire avait retiré ses chaussures, qu’elle tenait à la main, contre la taille de son mari. Le sable était froid maintenant, rude et crissant, et il fallait fournir un effort inattendu pour progresser. On entendait dans l’obscurité complète le ronflement violent de la mer, espacé de silences. À la longue, c’était un peu intimidant. Au loin, sur la gauche, de faibles lueurs blanches, en grappes, dansaient à l’horizon – une autre station balnéaire ou un port de plaisance.

– Tu m’aimes ? demanda Claire, le souffle court.

– Oui.

– Oui…, répéta-t-elle en écho. Comme ça, sans plus ?

– Si si. Je t’adore.

Claire, s’appuyant contre le flanc de son mari pour ne pas trébucher dans les bosses, évalua le progrès réalisé. Elle poursuivit son enquête :

– Tu ne regrettes pas ? Je veux dire… le mariage…

– Notre mariage, précisa Philippe. Non, pourquoi ? Ça ne change rien à notre relation.

Puis il remarqua :

– On ne voit pas la lune. Il n’y en a peut-être pas, cette nuit. Il faudrait vérifier sur le calendrier.

– Tu es sûr, Philippe ? Que ça ne change rien.

– Relativement sûr, oui. Pas toi ?

– Si.

Il y eut un silence préparatoire et au bout de quelques pas, Claire déclara :

– En septembre, j’arrêterai ma pilule.

– Tiens tiens.

– Tu es toujours d’accord ?

Philippe réfléchit un instant ; il ne faisait que commencer d’appréhender la signification des paroles de sa femme, beaucoup plus profonde et mystérieuse qu’en apparence, comme ces postulats qui n’ont l’air de rien quand on les pose et qui empêchent ensuite de réfuter un raisonnement délirant ou une hypothèse abracadabrante. Il s’arrêta soudain, pétrifié par l’explosion dans sa poitrine d’un désir volcanique, vertigineux et guilleret : il avait envie de prendre sa femme sur-le-champ, debout si elle y tenait, de la posséder autant qu’il est possible de posséder une femme, de l’entendre hurler plus fort que l’Adriatique et de lui faire ce bébé qui serait à eux deux. Mais la noirceur de la nuit était si dense qu’il distinguait à peine les traits de son visage et elle dit en frissonnant :

– J’ai froid. Rentrons.

Ils rentrèrent.

*

Allongé sur le lit du haut, Romain jouait à la console, le visage dévoré de tics vu l’impossibilité de remonter ses lunettes sur son nez (ses deux pouces étant occupés à diriger un aéronef et à bombarder des envahisseurs). Samantha, en bas, lisait une histoire du Club des Cinq. Ils ne se parlaient pas.

Pendant que Claire se brossait les dents et accomplissait devant le miroir ses grimaces anti-rides, Philippe s’attarda sur la pelouse. L’air était fluide et rafraîchissant, embaumé par un capiteux parfum de térébenthine. Il découvrit une luciole, verdâtre, toute petite, et faillit appeler les enfants, qui sûrement n’en avaient jamais vue. Son regard dépassa le grain de lumière zigzagant et, par-delà une distance ténébreuse, il vit au bout du chemin une fenêtre allumée au bungalow de la jeune dame brune – un rectangle jaune vif, très net, où se découpait une lourde silhouette solitaire.

*

Pas encore rasé, l’œil vide, la mâchoire dure, Philippe touillait son deuxième bol de café en silence et beaucoup plus longtemps que nécessaire ; il avait mal à la tête, le dos endolori, des courbatures partout, et une curieuse sensation de fragilité organique. Claire avait allumé une cigarette et, les coudes sur la table, au-dessus des miettes et des taches de confiture à la framboise, elle étudiait les horaires des bateaux pour Venise. Les enfants étaient partis en vadrouille ; Romain avait récupéré toutes les pièces de cinquecento qui permettaient de jouer au flipper du bar. Les locataires des bungalows alentour (des Italiens pour la plupart, les femmes en robe de chambre et bigoudis, les hommes en maillot de corps et caleçon de boxeur) secouaient les couvertures aux fenêtres et prenaient les infos matinales sur des transistors qui braillaient à tue-tête. Un soleil flambant neuf, radieux, brillait de plus belle dans le ciel. Les gens avaient l’air pacifiques et tranquilles, prêts à affronter une longue journée de farniente.

– Il y a un départ à huit heures trente de Treporti, dit Claire.

– Tu ne devais pas arrêter de fumer ?

– Je finis ce paquet et je n’en rachète pas.

Le programme des Marcellin était le suivant : plage, visite de Venise (1ère partie : Saint Marc, le Rialto, la Salute, si possible l’Académie) ; plage ; excursion à Murano et Burano ; plage et Lido ; Venise (2ème partie : le reste, shopping). Le tout en six jours.

Romain et Samantha entrèrent dans la cuisine et s’affalèrent sur la table, le menton barbouillé de chocolat, la mine satisfaite et arrogante.

– Où étiez-vous ? interrogea Philippe.

– Au bar, répondit Samantha. Romain a fait une partie d’hélicoptères de combat vachement dure et il est arrivé jusqu’au cinquième niveau ! Et c’était la première fois qu’il jouait à ce jeu !

Romain écoutait le rapport admiratif de la fille de sa belle-mère en affichant une expression d’insolente fatuité, d’où n’était pas absente une pointe de défi.

– Allez enfiler vos maillots de bain, ordonna Claire.

– Tu as pensé à prendre mon masque et mon tuba ? demanda Romain.

– Comment ? tonna son père. C’était à toi d’y penser ! Si tu les as laissés à la maison, tant pis pour toi !

Sur le chemin de la plage, Philippe vit le vélo de la dame brune appuyé contre le mur de son bungalow, sous la fenêtre ouverte de la cuisine. Il ralentit, prétextant un caillou dans sa chaussure, et chercha, en équilibre sur une jambe, à apercevoir la jeune femme. À cet instant elle passa devant sa fenêtre, sa grosse poitrine rebondie dans un solide soutien-gorge ; elle s’arrêta, le regarda droit dans les yeux et, il en fut persuadé, le reconnut. Il rougit, baissa la tête, honteux de sa goujaterie, et s’empressa de rejoindre femme et enfants.

Il n’avait pas prémédité cette indiscrète œillade et, à la réflexion, il estima improbable que la jeune femme ait accordé la moindre importance au fait de le trouver, par accident, planté comme un flamant rose devant sa fenêtre. Puis d’un coup il se remémora son rêve de la nuit précédente. Vêtu d’une peau de lion, armé d’une massue, il bataillait contre une multitude furieuse d’homoncules cuirassés, hérissés de piques, avec de gros yeux globuleux injectés de sang et de la bave à la gueule ; il culbutait enfin le dernier carré de ses ennemis, défonçait une porte, renversait quelques meubles, arrachait une tenture violette et la découvrait là, calmement assise parmi des coussins, en bikini de strass et paillettes, toute en chair moelleuse, pneumatique, les paupières mi-closes et un sourire un peu ironique au coin des lèvres – la belle dame brune. Il se précipitait sur elle, qui n’en paraissait pas trop surprise, et le rêve se terminait sur une espèce de fondu au noir.

Un rêve assez étrange.

*

La plage était propre et brûlante, et on n’y était pas les uns sur les autres. La mer, légèrement convexe à l’horizon, comme il se doit, miroitait et scintillait à l’infini, si bien que sa surface paraissait d’argent plutôt que bleue. Poitrines nues des femmes. Volley-ball. Baudruches et radeaux gonflables. Maître-nageur athlétique et bellâtre. On pouvait louer des parasols, des planches à voile, des pédalos. Une animatrice sexy, en costume de bain une pièce, organisait des concours de châteaux de sable. Le soleil, forcené, montait en flèche dans le ciel blanchi, incandescent, à peine teinté de bleu, cuit comme une faïence. Allongé sur le ventre sur une serviette, généreusement enduit d’une crème solaire poisseuse, un chapeau cloche sur la tête, Philippe rôtissait et méditait. Il avait abandonné un ouvrage d’histoire contemporaine consacré aux septennats du président Mitterrand. L’auteur, un journaliste, portait des jugements acerbes sur le ton du larbin qui se rebiffe. À propos de l’affaire Greenpeace (Philippe s’était arrêté là) : ou bien Mitterrand savait, et c’était grave, ou bien il ne savait pas (selon la thèse officielle), et c’était encore plus grave.

– Coc-co ! Cocomero ! Coc-co-me-e-ero ! Bello, bello !

Un garçon pauvre et hirsute, en polo boutonné jusqu’au cou et pantalon de toile, arpentait la plage, un gros panier en osier en bandoulière, et proposait des tranches de pastèque.

– J’en veux bien une, dit Claire.

Elle ne parlait pas un mot d’italien et ne comprenait rien aux lires ; elle confia à son mari le soin de négocier la transaction (car à la plage comme ailleurs, tout en Italie se négocie). Les enfants arrivèrent sur ces entrefaites, scandalisés que leurs parents se goinfrent derrière leur dos. Ils piétinèrent les serviettes de leurs pieds mouillés, fouillèrent dans le cabas, répandirent son contenu et s’enfuirent en emportant un quelconque outil. Romain avait entrepris la construction d’un barrage sur l’Adriatique et Samantha avait pour mission de remplir le seau d’eau. Il lui fallait beaucoup d’eau.

– Ils jouent bien, commenta Claire.

– Ouais.

Philippe retourna à sa méditation, d’une tonalité assez morose. Le spectacle de tous ces corps lisses, souples, dorés, qui s’ébattaient devant ses yeux, les biceps et les jarrets des volleyeurs et des lanceurs de frisbee, la démarche gracile des baigneuses, leurs poitrines d’une poignante perfection, d’une bouleversante diversité – des pommes, des poires –, ce spectacle ne lui rappelait que trop sa propre décrépitude physique. Il avait grossi (neuf kilos très superflus), sa ceinture abdominale se relâchait, il perdait ses cheveux, et il savait que le naufrage ne faisait que commencer. La libido baissait, elle aussi : c’était moins souvent, moins longtemps. Ce bilan avait un goût amer. Mais il y avait pire : les regrets et les remords, comme autant de cadavres dans les placards de sa mémoire. Son divorce, lamentable, et tout ce qui s’en était suivi. Romain, ce fils rebelle, malpoli et partisan acharné du moindre effort. Certes, il comprenait la situation de son fils, tiraillé entre deux parents férocement antagonistes, et cependant il lui en voulait. Il lui en voulait de professer un outrecuidant mépris pour l’école et les études, de ne pratiquer aucun sport ni aucune activité un tant soit peu physique, de ne jamais lire un livre, de détester les musées. Il lui en voulait d’insulter Claire, de rudoyer Samantha. Son fils n’aimait que le catch sur Canal +, les feuilletons débiles, le jeux de console – et l’argent. Un univers frelaté de violence, de fric et de bêtise. C’était déprimant. Il aimait aussi les films d’horreur. Très déprimant.

– On va se baigner ? proposa Claire.

Elle rattachait le haut de son maillot deux pièces et dans cette posture impudique, jambes ouvertes, genoux relevés, Philippe la trouva émouvante. Elle se leva et il la suivit. La réverbération du soleil sur les vagues était pour les yeux ce qu’est la musique sérielle pour les oreilles – un supplice raffiné, une torture subtile. Romain ordonnait à Samantha, avec une brutalité odieuse, de ramener davantage d’eau, et plus vite. Son barrage, crénelé, boueux, obligeait les baigneurs à faire un détour ; personne ne protestait. Le maître-nageur avait cédé sa chaise à une grande fille robuste, hommasse, qui avait de gros seins retroussés, les cheveux décolorés, et une gamine maigrichonne à ses pieds, amante ou esclave.

L’eau était chaude, vaguement huileuse. Cette surprenante sensation de viscosité était peut-être due, pensa Philippe, à la crème solaire. Il était entré dans la mer jusqu’à la ceinture et distinguait ses pieds : le fond était brun-rouge, spongieux, parfois glissant. Il marchait sur un épais et confortable tapis de mousse. Claire avait pris les devants ; elle fléchit les genoux, se laissa aller à la renverse et s’immergea jusqu’au cou.

– Elle est bonne ! lança-t-elle à son mari. Viens !

Philippe plongea, rasa le fond et agrippa sa femme par les chevilles. Elle se débattit : elle avait peur, depuis toute petite, de mettre la tête sous l’eau. Il remonta le long de son corps, la saisit aux épaules, plaqua sa bouche contre la sienne et l’entraîna vers le large. Elle essaya de se dégager, mais il était plus fort ; elle enfonça ses ongles dans son dos, ferma hermétiquement les yeux, et ensemble ils glissèrent juste en dessous de la surface de l’eau, étroitement enlacés, bouche contre bouche. Leur baiser subaquatique dura plusieurs secondes ; dès que Philippe sentit sa femme perdre son souffle, il remonta à la surface d’un coup de pied.

– Bête ! cria Claire pantelante. Tu as failli m’assassiner !

– Allons. Ce n’était qu’un baiser.

– Tu aurais pu m’embrasser ailleurs.

– Où ?

– Si tu ne peux pas deviner, tu es encore plus bête.

En sortant de l’eau, ils s’aperçurent qu’ils étaient recouverts d’une pellicule gluante, incolore, comme de la colle. Ils se douchèrent ; il fallait frotter énergiquement pour se débarrasser de cet enduit.

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? pesta Philippe. Jamais vu ça.

– À cause de toi, j’ai les yeux qui piquent, dit Claire. Tu nous fais la cuisine, ce soir ?

– Je te signale que je suis en vacances.

– Et moi, en voyage de noces.

Au retour, Philippe ne put s’empêcher de loucher, aussi innocemment que possible, en direction du bungalow de la dame brune. Il l’entrevit (ô joie!) en train de casser des spaghettis dans une casserole bouillante – sa longue figure ovale, l’adorable fardeau de sa grosse, de sa maternelle poitrine. L’idée lui traversa l’esprit que peut-être elle allaitait encore son bébé et il désira violemment rassasier à son sein la faim qui le dévorait.

– Papa, tu as des pièces de cinq cents ?

– Pour quoi faire ?

– Allez ! Donne-moi tes pièces de cinq cents ! Ça ne vaut même pas un franc.

– Pour les dépenser au flipper ? Pas question.

– Bon, tant pis. On fera de la monnaie au bar.

– C’est ton tour de vaisselle ! cria Philippe à son fils qui s’éloignait, accompagné de Samantha.

– Tu n’aurais pas pris un coup de soleil sur la tête, par hasard ? demanda Romain en le considérant d’un drôle d’air.

Plus tard, pendant que Philippe et Claire buvaient le café au salon de l’hôtel, une vieille Italienne bavarde, à une table voisine, fit allusion à une donna da sola sont le mari, ingénieur, travaillait sur un chantier au Koweit. Philippe dressa l’oreille et acquit la quasi-certitude que la « femme seule » en question était la dame brune.

– Il faudra se lever de bonne heure, disait Claire, si on ne veut pas louper le bateau.

Philippe n’arrivait pas à traduire tout ce que racontait la vieille pie, toutefois il entendit les prénoms Francesca, qu’il attribua à la jeune mère, et Tamara, sans doute la petite.

Francesca…

Les Marcellin se couchèrent tôt. Philippe dut à nouveau se savonner et se frotter énergiquement pour nettoyer l’espèce de glu qui lui collait les poils des jambes. Samantha pleurnichait ; Romain refusait de lui prêter la lampe de poche. Philippe la renvoya dans sa chambre, ordonna à Romain d’éteindre et rejoignit Claire au lit. Elle avait tiré à elle tout le drap et dormait en chien de fusil. Philippe tâta le terrain. Aucune réaction.

Depuis qu’ils avaient quitté Bourg-la-Reine, songea-t-il, ils n’avaient pas encore fait l’amour.

JulietteJourdan Carte blanche

Le bateau, à peine plus gros qu’un remorqueur, desservait plusieurs stations balnéaires du littoral, puis mettait le cap sur Venise. La traversée s’apparentait à une mini-croisière ; Philippe n’imaginait pas la lagune si vaste et si bleue. Pour un peu, on se serait cru en haute mer.

Romain ronchonnait : il ne voulait pas entendre parler de gondoles ou des pigeons de saint Marc et il mettait un veto irrévocable à l’Académie.

– Hors de question que je mette les pieds dans un musée, affirma-t-il. Un musée, c’est un mix d’école et de cimetière. Très peu pour moi.

– Tu n’auras qu’à nous attendre dehors, suggéra Samantha.

– Je ne t’ai rien demandé, petite conne.

– Con toi-même.

– Ça suffit, vous deux, ou je me fâche !

Venise fut décevante. Philippe en avait eu le pressentiment dès le départ et il en avait la confirmation à chaque pas de leur visite. Une ville factice, artificielle, un Disneyland à l’européenne, c’est-à-dire culturel, prétentieux et mal entretenu. Conforme à sa réputation et à ce qu’on attend d’elle : ses palais merveilleusement décrépits, ses canaux malodorants enjambés par des ponts pittoresques à souhait. Venise, de ce point de vue, remplissait son contrat. Philippe avait beau se répéter qu’il succombait à un préjugé sophistiqué, l’impression ne le quittait pas d’errer dans un parc à thème. Chaque monument, chaque canal était une invitation à faire une photo-souvenir. Il en fit plusieurs.

Assez peu de touristes, au demeurant. Certaines calle et piazzette restaient désertes. La chaleur, il est vrai, dépassait les 40° ; on se sentait mal dès qu’on s’exposait au soleil. D’immenses tentures en lourd tissu grège ou brun protégeaient les arcades de la place Saint Marc, où se réfugiaient les gens ; un souffle infernal agitait de longues oriflammes chamarrées, pendues aux façades. Un orchestre désabusé, installé sous un dais en face du Florian, consentait parfois à jouer quelques mesures. Touristes en shorts, caméscope sur la bedaine. Chapeaux de paille, casquettes de baseball, chaussures Nike. Le troupeau.

– J’ai soif ! se lamentait Romain, qui n’arrêtait pas de sucer des granités. Et j’en ai marre de marcher !

– Tu es toujours à te plaindre, rétorqua son père. Change la cassette de côté, s’il te plaît.

– C’est nul, Venise. Il n’y a rien à faire, que regarder des vieux trucs. J’en ai marre. Et ça pue.

– Tu devrais être heureux de la chance que tu as.

– Heureux, tu parles ! Heureux de marcher et de mourir de soif.

– Tu roules les mécaniques, tu fais le gros dur, mais Samantha est plus courageuse que toi.

– Cette pouffiasse, je m’en fiche !

– Philippe, intervint Claire, arrêtons-nous un peu.

Ils déjeunèrent dans un restaurant à terrasse, derrière le marché du Rialto. Un convoi exceptionnel, composé de plusieurs barges et escorté par une vedette des vigili del fuoco passa sur le Grand Canal ; il transportait un énorme engin de travaux, jaune vif, en forme de mante religieuse, sans doute, supposa Philippe, une espèce de drague ou d’excavatrice.

– C’est quoi : prosciutto di Parma ? demanda Claire.

– On prononce « pro-chout-to ». Jambon de Parme.

– Je m’en doutais. Melone, c’est du melon, selon toute probabilité. Je prends ça.

– Dégueulasse, proféra Romain.

L’erreur, pensait Philippe, était d’avoir emmené les enfants contre leur gré ; ils auraient dû les laisser au Club Junior du centre de vacances. Il fallait se rendre à l’évidence : cette excursion était pour eux un calvaire. Venise ne faisait pas le poids face à une partie de jeu de console ou à n’importe lequel de ces dessins animés rudimentaires à la gloire des super-héros japonais. C’était ainsi : le triomphe définitif de la barbarie américano-nippone sur les vestiges de la plus prestigieuse cité d’Europe.

– Tu n’as pas l’air de bonne humeur, observa Claire.

– Si.

– On dirait que tu t’ennuies.

– Pas du tout. J’aimerais seulement un peu moins de jérémiades et un peu plus d’enthousiasme.

– Les enfants sont fatigués. Il fait chaud.

– Et ça pue, renchérit Romain.

– Mais non.

– Tu as le nez bouché ou quoi ?

– C’est vrai que ça sent mauvais, glissa Samantha.

Philippe ne pouvait nier. Les canaux exhalaient une forte odeur d’œufs pourris. Des détritus de toute nature flottaient à leur surface. Pas étonnant, vu le manque de savoir-vivre des gens. Détail insolite : un gondolier portant un masque chirurgical, à la manière des Chinois. On en était là.

Samantha rapporta un Pinocchio en bois articulé, Romain un accessoire de console permettant de jouer dans le noir, offert par Claire. Sur le bateau, Romain cassa une jambe du pantin en voulant démontrer qu’elle se pliait vers l’avant aussi bien que vers l’arrière. Samantha pleura et il refusa de lui présenter la moindre excuse.

– Pas ma faute, argua-t-il, si c’est de la camelote, leur truc.

La température ne diminuait pas : sitôt débarqués, les Marcellin sentirent s’abattre sur eux une masse de chaleur, plus douloureuse encore qu’à Venise. En dépit du journal étalé sur le pare-brise, l’intérieur de la voiture chauffait comme un four en mode pyrolyse. Claire était blême.

– Je vais tourner de l’œil, murmura-t-elle.

Le trajet du port jusqu’au Holiday Center ne durait heureusement qu’une dizaine de minutes. Philippe transpirait à grosses gouttes. Il admit que la chaleur dépassait les bornes et, dans un mouvement d’indulgence rétrospective, accorda aux enfants de tacites circonstances atténuantes. Le fait mérite d’être noté, car peu fréquent.

Il y eut ce soir-là, sur une plage voisine, un concours Miss Adriatique. Le nom des concurrentes, leur âge, leur taille et divers autres détails relatifs à leur physique et à leur degré d’instruction étaient retransmis par de puissants haut-parleurs, qui portaient jusqu’au Paradiso.

Une certaine Graziella, de Cavallino, affichait un tour de poitrine de cent deux centimètres. Ce chiffre laissa Philippe songeur.

On n’entendait plus les enfants. Claire entrouvrit la porte de leur chambre et, l’index recourbé en forme de crochet, appela son mari : Romain et Samantha, en slip tous les deux, étaient couchés sur le ventre, côte à côte, sur le lit inférieur, et ils chuchotaient et rigolaient à mi-voix.

Un peu plus tard dans la nuit, une ambulance se gara à proximité de la terrasse de l’hôtel, gyrophare tournoyant, sirène silencieuse. L’une des pensionnaires, une vieille dame allemande, avait fait un malaise.

*

Il se produisit, le lendemain, un phénomène bizarre. La famille Marcellin s’était rendue à la plage de bonne heure, avant que le soleil ne tape trop fort. Les enfants avaient obtenu l’annulation de la deuxième visite à Venise et la permission de louer un pédalo ; c’est dire qu’ils étaient contents. Philippe aussi, somme toute. Il n’avait plus que deux objectifs : se reposer au maximum et faire l’amour à sa femme. Claire était d’accord.

Personne ne se baignait. Aucune planche à voile à l’horizon, pas un pédalo. Le drapeau noir était hissé et flottait mollement.

La mer avait rejeté sur le sable, tout le long de la plage, de gros amas informes de mousse gélatineuse, d’un brun jaunâtre ou verdâtre, semblables à de monstrueuses méduses géantes. Lorsqu’on s’en approchait, on découvrait que cette mousse répugnante, qui avait un aspect grumeleux et la consistance du tapioca, dégageait une odeur fétide. Ceux qui s’étaient aventuré dans l’eau en dépit de l’interdiction en ressortaient les jambes couvertes d’une colle épaisse, visqueuse. Caracolant dans un dune-buggy, un secouriste armé d’un mégaphone invitait les gens à ne pas s’approcher du rivage.

Romain était ravi : ce vent de catastrophe l’enchantait. À l’aide d’un bâton, il fouaillait un énorme tas de gélatine, tel un augure les entrailles d’un cœlacanthe remonté des grands fonds. Mais la chose n’appartenait pas au règne animal.

– Insalata di mare, murmura un vieil Italien qui contemplait, fataliste, l’étrange souillure de la plage.

« Salade de mer », traduisit Philippe. Sans doute était-ce une algue. Pour Romain, expert auto-proclamé en la matière, il s’agissait d’une variété assez peu remarquable de blob. Le blob, d’habitude, est coloré, translucide, fluorescent, et il avale les gens.

« Ils vont nettoyer, » supposa Philippe. « Nous reviendrons cet après-midi. »

Le phénomène, ainsi que les Marcellin ne tarderaient pas à l’apprendre, n’était pas nouveau, ni même exceptionnel. Les scientifiques l’expliquent par la conjonction de plusieurs facteurs : la chaleur (plus de 35° en surface, 30° en profondeur), le morto d’acqua, c’est-à-dire le non-renouvellement de l’eau, et une concentration excessive de déchets organiques, principalement des engrais agricoles phosphatés. À partir de là, l’écosystème se détraque et certaines algues, notamment l’espèce dite ulva rigida, se développent à la vitesse grand V. Elles croissent, prolifèrent et se décomposent à une cadence folle, si bien que leur densité double tous les jours et peut assez vite atteindre les cinquante kilos par mètre carré. Certaines feuilles d’ulva rigida dépassaient en longueur et en largeur la taille d’un drap matrimonial.

Ce que l’Adriatique vomissait sur son littoral, de Trieste à Rimini, c’était une petite partie des algues en putréfaction qu’elle contenait. Mais le phénomène, dans la lagune vénitienne, allait prendre une toute autre ampleur. Ne possédant pour ainsi dire aucune soupape de sûreté, la lagune se remplissait. Et le volume, on l’a dit, doublait chaque jour.

Les Marcellin firent des emplettes à Punta Sabbioni et Philippe acheta le Gazzettino, le journal local, qui titrait : al lido nessuno fa il bagno. La baignade était interdite depuis la veille déjà sur les plages côté lagune. Les autorités appelaient la population à se prémunir des effets de la chaleur caniculaire et à ne consommer que de l’eau minérale en bouteille ; l’eau du robinet devait être bouillie. Beaucoup plus alarmistes, des experts redoutaient une catastrophe majeure. Le journal ne précisait pas laquelle. En tout cas, l’odeur d’œufs pourris était due à l’hydrogène sulfuré.

– C’est gai, commenta Claire.

– Tout le littoral est touché. Et je pense qu’on peut faire une croix sur Murano et Burano : elles sont envahies par les moustiques et on procède à l’évacuation des enfants et des vieux.

– Tu plaisantes ?

– On signale des malaise respiratoires, des diarrhées, de fortes fièvres…

– Mais qu’est-ce qui se passe ?

– Embouteillages monstres à Chioggia et Iesolo, continuait Philippe, journal tendu devant lui. Les gens s’enfuient…

– Papa, tu me prêtes une pièce de cinq cents ? S’il te plaît !

– Les algues s’entortillent dans les hélices et empêchent la navigation des bateaux…

– Papa, s’il te plaît ! Allez ! Une pièce de cinq cents !

De retour au Paradiso, les Marcellin constatèrent que les moustiques y avaient fait leur apparition. Des familles italiennes pliaient bagages. Il y avait d’ailleurs un trafic inhabituel sur les routes. Philippe regretta de ne pas avoir emporté son transistor multibande et il essaya, sur l’auto-radio, de capter une station locale. Mais il captait surtout de la musique pop et des parasites. Claire, Romain et Samantha jouaient pendant ce temps au Monopoly sur la table de la cuisine. Romain tenait le rôle du banquier et les autres le soupçonnaient de détournement de fonds et d’abus de biens sociaux.

*

Une nouvelle calamité frappait à cet instant la lagune : les chironomidi. Ces insectes d’ordinaire inoffensifs, proches parents des moustiques sauf qu’ils ne piquent pas, s’étaient multipliés encore plus vite que les algues et se manifestèrent pour la première fois dans l’après-midi. De gigantesques nuages de ces bestioles s’élevaient soudain à l’horizon, si denses qu’ils obscurcissaient le ciel, et s’abattaient d’un coup sur leur proie. Torcello, puis Burano et Murano furent successivement frappés. Des milliards de chironomes s’écrasaient en une pluie immonde sur les toits et les façades des maisons, s’introduisaient par la moindre ouverture, bouche d’aération, conduit de cheminée, ravageaient toute végétation. Sur la terre ferme, ils faisaient patiner les locomotives des Ferrovie dello Stato en graissant les rails ; à Tessera, l’aéroport, ils empêchèrent pendant plusieurs heures le décollage et l’atterrissage des avions. Sur certaines routes, la visibilité devenait si réduite et la chaussée si glissante que la police dut interdire la circulation. À l’explosion sous-marine s’ajoutait désormais une invasion aérienne.

Venise fut dans l’ensemble épargnée par les insectes, excepté le quartier de Castello, sans doute le moins touristique. Cependant, les effets des gaz produits par les algues en putréfaction se firent sentir un peu partout. L’air était irrespirable, irritant pour les yeux ; l’eau des canaux blanchissait, devenait laiteuse ; l’argenterie, au contraire, noircissait en quelques minutes ; les arbres dépérissaient et les fleurs fanaient. Des tonnes de poissons morts flottaient ventre à l’air à la surface des canaux et des bassins ; canaris et perruches, très nombreux aux fenêtres vénitiennes, suffoquaient. Les services d’urgences étaient débordés ; on enregistra une dizaine de décès directement imputables à la canicule et à ses stupéfiantes conséquences.

Pendant plusieurs heures d’angoisse et de conjectures stériles, on craignit le pire. Les algues tenaient Venise à la gorge et les chironomes menaçaient de fondre sur la basilique Saint Marc à tout moment. Et rien, absolument rien ne s’opposait à la marche victorieuse de ce double fléau.

Contre toute attente, la situation s’améliora en fin de journée. On arrosa au jet les pistes de Tessera et les avions purent à nouveau décoller (escortés, toutefois, par des hélicoptères qui pulvérisaient des insecticides en altitude) ; les routes furent rouvertes aux automobiles. À Venise, où tous les bâtiments publics, y compris les musées, avaient été fermés par arrêté municipal, des navires spécialement équipés draguèrent les canaux et brassèrent les eaux croupissantes. Les scientifiques appelés à la rescousse dressèrent un constat encourageant : les algues, vu leur effroyable densité, s’étouffaient elles-mêmes et les insectes, surtout localisés dans les zones marécageuses, n’avaient pas la « capacité opérationnelle » de franchir de grandes distances.

Mais cette précaire amélioration ne concernait que Venise et la terre ferme. Sur les îles, au beau milieu de la lagune, il n’y eut qu’un semblant d’accalmie, d’ailleurs inexplicable.

*

Malgré l’interdiction de baignade, la vie au Paradiso suivait un cours presque normal. Les dames du troisième âge commentaient des articles de presse relatant, photos à l’appui, les dernières frasques de certaines altesses et vedettes de cinéma ; le professeur allemand méditait sur la Settimana Enigmistica, un hebdomadaire vieillot, bourré de mots croisés, de rébus, de charades et de petits dessins humoristiques. Le reste de la population estivante se livrait à des activités tout aussi vénielles, bronzage, pétanque, télé. La chaleur demeurait extrême.

Soucieuse du divertissement de ses hôtes, la direction patronnait ce soir-là une fête enfantine. Une pancarte manuscrite précisait que les adultes y étaient admis. Monica, la jeune femme sexy qui animait les jeux de plage (elle portait une robe en stretch fuchsia ultra-moulante et Claire lui donnait au moins trente-cinq ans) distribua aux enfants des feuilles de carton et du papier crépon pour qu’ils confectionnent leurs propres masques. Un prix récompenserait le plus réussi.

Samantha, qui adorait les travaux manuels, entreprit la fabrication d’une couronne de princesse et des accessoires assortis. Romain, d’abord méprisant, finit par la rejoindre sous la tonnelle. Les piles de son jouet électronique étaient mortes.

Philippe fit un saut jusqu’au village pour se procurer des journaux. Il avait, depuis le début de la journée, l’impression assez excitante de vivre en direct, sur le vif, un événement extraordinaire, historique. Les manchettes le confortèrent dans cette idée. S.O.S. Adriatico. Allarme rosso. Stato d’assedio. Burano al coprifuoco. Pour un peu, on se serait cru en pleine guerre. Les algues recevaient diverses épithètes : maudites, tragiques, assassines… Désastre écologique sans précédent, constatait un éditorialiste. Scènes d’émeute à la gare, selon un reporter. Déjà une vingtaine de victimes à Venise. Scandaleuse incurie des pouvoirs publics. La saison compromise…

– Nous l’avons échappé belle ! affirma Claire.

Puis elle remarqua, vaguement incrédule :

– C’est quand même étrange. Nous sommes sur place et nous n’avons rien vu de tout cela, à part quelques algues. Tu ne crois pas qu’ils exagèrent ?

– Possible, admit Philippe.

Il lui déplaisait pourtant de rabaisser cette grandiose catastrophe à une dimension plus prosaïque et il regrettait d’avoir manqué, à un jour près, le spectacle de Venise au bord de l’apocalypse. Il n’avait du reste pas encore vu un seul de ces fameux chironomidi, qu’il se représentait comme un hideux croisement de sauterelle et de cafard. Même les moustiques n’étaient pas très nombreux. C’était en effet troublant.

Déçu par la tournure des événements, Philippe renonça à s’informer davantage et fit l’amour à Claire pendant que les enfants jouaient au croquet sous la houlette de Monica. Mais il eut la nette impression qu’elle lui consentait une faveur, qu’elle avait l’esprit ailleurs. Il y avait trop de jour dans la chambre et, à travers la mince cloison, on entendait les rires et les éclats de voix des voisins en train de jouer aux cartes. Lui-même n’arrivait pas à bien se concentrer et à profiter pleinement de sa femme. Leur étreinte s’acheva sur un sentiment de ratage et de gêne.

– Embrasse-moi, souffla Claire lorsque Philippe se retira. Là.

Elle attira la tête de son mari contre son ventre, guida sa bouche en direction de sa courte toison pubienne, où se dissimulait une cicatrice transversale, nette et rectiligne. Claire ferma les yeux et il embrassa la cicatrice.

Le rituel dîner sur la véranda fut remplacé, en ce soir de fête, par un buffet aux lampions. Tous y étaient conviés ; on prenait une assiette en carton, des couverts en plastique, une serviette en papier, et on piochait à sa guise dans les plats proposés, canapés, salades froides, charcuterie, au son d’une musique entraînante. Les plus jeunes enfants avaient le nez rouge et des moustaches de chat, étaient coiffés de couronnes ou de shakos à plumet et soufflaient à qui mieux mieux dans des serpentins. Pour une fois, les rôles étaient inversés ; les vacanciers et leur progéniture en tenue de carnaval assuraient le spectacle, tandis que les pensionnaires de l’hôtel formaient, dans la pénombre, un public tutélaire et bienveillant.

Samantha s’était fabriqué une coiffe de princesse, vert céleri, conique et très pointue, rehaussée d’étoiles jaunes et d’un ruban rose, et Monica lui avait peint un maquillage de pin-up assez accrocheur. La fillette était aux anges.

– Dis donc, s’exclama Claire, tu as vu ma Sammy ? On dirait Madonna !

Philippe, intrigué, observait le barman en nage qui s’évertuait, à l’aide d’une badine, à placer un dindon et une oie côte à côte au milieu de l’allée, dans la lumière rasante d’un projecteur de jardin. La dénommée Monica donna un signal et, sous les cris rauques et tudesques de familles hilares, les deux gros volatiles maladroits se mirent à courir en zigzag. Consternant. Philippe se détourna de cette lamentable attraction – et son cœur bondit dans sa poitrine.

Assise à l’écart dans l’ombre d’un massif, solitaire et comme absente, la dame brune berçait doucement sa fille assoupie dans la poussette. Elle portait un ample sweater à capuche gris pâle et elle avait les jambes nues. Un verre presque plein, posé à proximité sur une table en fer, contenait une boisson aux reflets rose grenadine. Son visage sombre et doux n’exprimait rien, sinon peut-être l’abandon à une rêverie distraite. Elle ne semblait pas s’ennuyer. Elle donnait plutôt une impression de neutralité, de tranquillité abstraite, autarcique, avec quelque chose de buté. Et c’était cela qui fascinait Philippe, il le comprenait maintenant : cette plénitude corporelle, abondante et modeste – le sweater gonflé comme une montgolfière, l’opulente queue-de-cheval, le renflement musculeux des cuisses –, et cette apparente insouciance d’autrui, comme si elle vivait avec son enfant dans une bulle et n’avait besoin de personne.

Poussé par un indicible désir, il s’avança dans sa direction. Elle le regarda s’approcher. Son visage était obscurci par les ombres douillettes de la nuit et, à cette distance, lui demeurait impénétrable. Trois pas les séparaient. Philippe s’arrêta net, soudain désemparé, comme si un sortilège cessait brusquement de produire son effet. Il se sentit horriblement maladroit et inconvenant. Elle le regardait, les yeux dans les yeux, impassible.

– Eh bien, dit Claire, tu ne viens pas ?

Elle avait déjà rempli son assiette en carton de salade de penne et de tranches de jambon. Une partie de la foule applaudissait et félicitait le dindon. Avant de rejoindre femme et enfants au milieu de la joyeuse bousculade, Philippe vit la bouche de la dame brune s’entrouvrir, puis sa lèvre inférieure s’appuyer contre ses blanches incisives, en une troublante expression qu’il interpréta comme étant de surprise et de regret.

*

Pendant que la petite fête du Paradiso battait son plein, la bataille faisait rage sur la lagune. La trêve n’avait été que de courte durée ; dès le déclin du jour, les chironomes étaient repartis à l’assaut des îles.

Les autorités avaient décrété l’état d’urgence avec un maximum de discrétion et mis en place un dispositif de lutte qui allait vite se révéler dérisoire. Des hélicoptères de la Protection civile volant à basse altitude déversaient sans relâche des substances phytosanitaires sur les marécages et les vasières où naissaient les insectes ; il fut même envisagé de recourir au napalm. Sur terre, on avait partout répandu des pesticides, mis en batterie des lances à incendie et tendus d’immenses grillages électrifiés. En dépit de quoi des milliards de milliards de chironomes s’abattaient à nouveau sur les villages, crépitant comme de la mitraille sur les façades des maisons et à la surface des canaux, dévastant les fermes de pisciculture, souillant tout sur leur passage. Ils frappèrent Torcello, une partie de San Erasmo. Pour une raison inconnue, ils contournèrent San Francesco del Deserto et son monastère ; de même, ils ne firent qu’effleurer San Michele et les quartiers périphériques de Venise. Plus au sud, Malamocco, Porto Secco et Pellestrina, déjà la proie des moustiques, furent fouettés par de foudroyantes nuées de chironomes tandis que la lagune, soudain prise de spasmes, dégorgeait des tonnes d’algues pourries. Mais l’aspect le plus stupéfiant de ce phénomène restait la vertigineuse prolifération des insectes, quasi surnaturelle. On les anéantissait jusqu’à laisser au sol, en deux heures, dix centimètres de cadavres formant une mélasse pâteuse, répugnante, et malgré cette monstrueuse hécatombe leur nombre ne paraissait pas diminuer : ils continuaient de jaillir indéfiniment des paludes, en un chaos véloce et opaque, et ils frappaient où bon leur semblait. On alluma de puissants projecteurs en divers endroits stratégiques pour les y attirer et mieux les exterminer. Sans grand succès. À Sacca San Girolamo, Sacca Sessola et Campalto, particulièrement touchés, on mouilla à quelques encâblures des vaporette sur lesquels on fit tournoyer des gyrophares, dans le but d’alléger leur infernale pression. Là encore, cet expédient, pour astucieux qu’il fût, se révéla assez peu efficace. Les chironomes poursuivaient leur vol lugubre et triomphal, insensibles à la riposte comme à la souffrance des hommes.

Sur la terrasse de l’hôtel Paradiso, Monica encourageait au microphone des enfants qui essayaient à tour de rôle de lancer des balles dans un chapeau tenu par le barman. Les parents sirotaient des cocktails multicolores dans des verres décorés de parasols en papier. Il faisait encore chaud, des souffles parfumés de sève de pin et de citronnelle circulaient dans la nuit comme des caresses furtives. Le patron du Holiday Center remettait des récompenses et Monica demandait qu’on applaudisse les récipiendaires. Le vieux professeur allemand, en costume et cravate, s’était isolé au fond du salon, sous une lampe, pour griffonner sur un gros bouquin. Claire feuilletait le dernier numéro de Grazia. Romain et Samantha, délaissant des jeux trop puérils à leur goût, étaient retournés jouer au flipper. Philippe songeait avec un mélange de douleur et de détachement à la dame brune. Elle avait disparu. Le désir persistait en lui, névralgique et mal défini. Il brûlait par exemple de s’agenouiller à ses pieds, d’entourer sa taille de ses bras et de poser sa joue contre son ventre nu. Il aurait voulu la réconforter, la protéger. La faire jouir. Mais il considérait ce désir avec beaucoup de self-control et une dose d’abnégation. C’était un désir légitime, certes. Mais c’était surtout un désir irréalisable. Il valait donc mieux faire une croix dessus.

– Où sont les enfants ? demanda Claire en relevant le nez de son magazine.

– Dans un quelconque lieu mal famé, je suppose. En train de dilapider mon argent.

Sur la terrasse, on repoussait tables et chaises. Le barman brancha la sono, les haut-parleurs crachouillèrent, puis on entendit une musique de slow.

– Tu m’invites ? dit Claire.

Philippe accepta à contrecœur : il ne savait pas bien danser. Le slow, heureusement, n’est pas une danse très difficile. Les autres couples, piétinant et coudoyant dans un périmètre réduit, se déplaçaient comme des auto-tamponneuses pataudes et peu redoutables, qui se bousculaient gentiment.

– À quoi penses-tu ? chuchota Claire.

– À rien.

– On pense toujours à quelque chose.

– Pas forcément. La preuve.

– Tu préférerais danser avec Monica ?

– Idiote.

– Serre-moi mieux. Comme ça.

Elle se pressa contre lui et Philippe aperçut Romain et Samantha, essoufflés, les joues rouges, qui manifestement les cherchaient dans la foule. À court de pièces de cinq cents, supposa-t-il. Il leur tourna le dos et contempla le ciel, constellé d’une myriade de diamants scintillants, gros comme des têtes d’épingles.

– Les monstres nous ont rattrapés, soupira-t-il.

– Tu es injuste, dit Claire.

Injuste, par-dessus le marché. La musique s’acheva sur un long vibrato sirupeux et les danseurs se dispersèrent. Des familles prenaient lentement le chemin du retour, vu l’heure avancée. Claire, que la musique avait attendrie, proposa de les imiter. Philippe crut deviner à sa mine une disposition lubrique et, à son propre étonnement, il en fut presque froissé. Il avait renoncé à tout contact charnel avec la dame brune mais le souvenir de ce regard qu’ils avaient échangé l’obsédait, et le mystère de cette fugace et indéchiffrable expression sur son visage. Était-ce l’effet d’un émoi réciproque ou, au contraire, une marque de dégoût ? Jamais il ne le saurait. Cela n’avait d’ailleurs guère d’importance. La vie est pleine de rendez-vous manqués, de carrefours où l’on choisit la mauvaise direction, d’erreurs de jugement. Un parcours en dents de scie, pareil à celui d’une souris blanche dans un labyrinthe. Il aurait été curieux, malgré tout, de savoir ce qu’elle pensait de lui. Si tant est qu’elle pensait quelque chose de lui.

Romain et Samantha fouinaient et piochaient dans les restes du buffet, tels des clochards gourmets dans les poubelles d’un grand restaurant. Philippe les rappela à la décence.

– Allez ! dit-il. On rentre.

– Pour une fois qu’on s’amusait, rouspéta Romain.

Claire donna la main à son mari et celui-ci, sur le sentier enveloppé d’ombres floues, bouffantes, se demanda si elle serait très grosse quand elle serait enceinte. Il essaya par une opération de l’esprit de redessiner sa silhouette en la gonflant et en l’alourdissant aux endroits adéquats. Le résultat était sympathique… Puis il repensa aux algues et aux chironomidi, ces mystérieuses bestioles dont on parlait tant dans les gazettes et qu’il n’avait encore vu nulle part. Étrange. Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un canular ? Non, quand même pas. Pourtant… Si on l’interviewait, en qualité de témoin présent sur les lieux de la catastrophe, il serait forcé de répondre : Désolé, je n’ai rien vu. Il aurait bonne mine.

Mais c’était ainsi : il ne lui arrivait jamais rien d’extraordinaire.


© Juliette Jourdan, 2020.

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