L’Autre, par Anne Lenner

Carte blanche de Anne Lenner

La neige avait commencé à tomber, recouvrant le manteau dur de la veille et sa pellicule craquante. La petite fille avançait péniblement derrière la haute silhouette brune, ses bottines trop fines pour la saison creusant de minuscules empreintes derrière celles, géantes en comparaison, de la femme qui la précédait. Un temps, au début de leur marche, la fillette avait tenté de marcher exactement dans le creux laissé par les boots de l’autre, mais au bout d’un moment elle s’était fatiguée. Les enjambées de l’autre s’étaient de plus en plus espacées, comme si quelque rendez-vous important l’attendait en haut de cette colline ou de cette montagne, la petite fille ne savait plus – en haut de ce monticule de neige qui n’en finissait plus de s’élever vers le ciel, déroulant sous leurs pas un tapis roulant de pierres gelées d’abord, près du lac où l’autre s’était garée, puis d’une neige dure sur laquelle il ne faisait pas bon de tomber. La fillette trébuchait de plus en plus, elle avait du mal à se retenir de sangloter et devait essuyer régulièrement, du revers de sa main rouge de froid, les filets de morve qui coulaient de son nez.

Elle ne devait pas pleurer, cela ne ferait qu’aggraver les choses, elle le savait. Elle n’était pas bien vieille, mais son expérience de la vie était celle d’une vieille femme qui, redoutant les coups, se recroqueville, autant pour les prévenir que pour se rendre plus petite, moins visible. A présent, la petite fille aurait voulu être comme le lapin de son unique livre de contes, une édition racornie qui racontait l’histoire d’un lapin qui changeait de couleur de duvet selon les saisons. Elle aurait tant voulu à présent avoir un duvet blanc. Comme le lapin du conte, elle aurait pu s’arrêter de marcher et disparaître dans l’immensité neigeuse.

Mais le regard de l’autre l’en empêchait. De temps à autre, la haute silhouette se retournait, pour s’assurer qu’elle suivait toujours. Au moins s’était-elle arrêtée de chantonner, comme elle l’avait fait en longeant le lac. La fillette n’aimait pas quand l’autre chantait de cette manière. Les paroles étaient pourtant celles de la chanson préférée de la mère de la fillette, mais elle n’aimait pas la manière de l’autre de les prononcer, en appuyant délibérément sur chaque syllabe. Comme pour railler la bêtise de la comptine ou celle de la mère de la fillette.

L’autre riait encore cependant. Un rire chevrotant, caricatural, comme celui des méchants dans les dessins animés, un chuintement, pire qu’un ricanement. L’autre avait de longs cheveux noirs, comme ceux de sa mère quand elle dénouait son chignon, de longues mèches qui voltigeaient autour de son visage grimaçant telle une bourrasque sombre et inquiétante. Il y avait tant de visages différents sous cette surface mouvante, on eut dit que la chevelure servait à plusieurs masques, abritant autant de personnalités différentes. Certaines étaient joyeuses, comme celle de la femme qui avait décrété qu’elles iraient faire de la luge à la sortie de l’école, alors que la nuit commençait déjà à tomber.

A présent, il faisait nuit et la seule tâche de lumière était celle du lac, tout en bas, réduite à l’état d’une petite mare scintillant légèrement sous la lune.

Elle s’avisa soudain que l’autre s’était arrêtée de marcher et la fillette l’imita. Dans le silence de la nuit, on entendait seulement leu souffle court à toutes les deux, et puis aussi la neige qui continuait à craquer toute seule, même si elles avaient cessé d’avancer. Comme si elle se moquait sous cape.

La femme posa la luge qu’elle portait par terre. Son visage était à présent grave, il ne riait plus. Pourtant la fillette était consciente qu’elle avait encore affaire à l’autre.

– Allez, dit la femme en tapotant la luge pour qu’elle s’assoie.

La fillette regarda le lac, en bas, la pente infinie et drue qui l’en séparait. Elle se mit à pleurer. Elle n’avait que quatre ans, elle ne savait pas faire de la luge ni comment s’arrêter, elle sentait que si elle montait sur la luge, elle finirait dans le lac et elle ne savait pas nager non plus. L’eau devait être encore plus froide que la neige.

La femme saisit son petit visage plein de morve entre ses deux mains gantées (des gants de couleurs différentes, cette femme-là ne savait pas appareiller les choses par paires, ni les chaussures, ni les bas et encore moins les gants)

– Tu vas voir, ça va être délicieux. Tu ne riras plus jamais autant de toute ta vie. Tu comprends ? dit-elle en lui secouant le menton.

Parce que la femme lui faisait mal, la petite fille se hâta d’opiner du chef. Elle savait que cette personne-là n’était pas très patiente.

Elle pleurait tout doucement. Elle savait qu’elle aurait dû dire quelque chose, protester, que si elle ne disait rien, elle devenait complice, comme la fois où l’autre avait pris Bunny pour le mettre au micro-ondes. Elle savait bien pourtant que c’était une mauvaise idée, mais elle s’était contentée de pleurer comme un bébé. Cela s’était produit un an plus tôt et de temps en temps, la fillette parvenait à se persuader que Bunny n’avait jamais vraiment existé, que c’était juste une page de son livre de contes qui lui avait paru plus vivante l’espace de quelques mois. Bunny avait été son seul confident, elle n’avait pas beaucoup d’amis car les autres enfants la trouvait « spéciale » à l’école.

Peut-être au fond qu’elle était comme l’autre. Quelque chose ne tournait pas rond, elle avait des araignées au plafond comme disaient les autres enfants de l’école quand sa mère venait la chercher, habillée n’importe comment, comme la fois où elle avait enfilé un string rose sur son jean.

La petite fille avait fermé les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était assise sur la luge, l’haleine chaude de l’autre dans son cou, tandis qu’elle lui chuchotait des mots sans suite, des paroles inquiétantes mais dont la fillette était trop jeune pour en saisir le sens.

La luge recula, comme si l’autre prenait son élan pour la jeter sur la pente de toutes ses forces. La terreur sortit la fillette de sa torpeur et elle parvient à bredouiller :

–       Maman…

C’était un filet de voix, mais l’autre l’entendit. Contre son dos, la fillette sentit les muscles de la femme se relâcher imperceptiblement, comme le début d’une hésitation.

–       Maman, parvint-elle à dire un peu plus fort, pleine d’espoir.

Elle se força à ne pas penser à Bunny, au sang contre la vitre sur le micro-onde et au bruit d’explosion qui avait précédé. A sa petite truffe humide quand il venait manger des graines de tournesol au creux de sa main. C’était la période de sa vie qui avait été la plus heureuse, celle où elle s’était sentie moins seule, moins démunie face à la folie de sa mère.

Elle pensa à sa mère quand elle faisait encore son chignon avant d’aller travailler tous les matins, quand elle venait la chercher avec des souliers qui n’étaient pas troués ou avec un œil maquillé et l’autre pas. Quand elle ne se faisait pas une bouche de clown avec son rouge à lèvres dont elle se barbouillait aussi toutes les dents de devant. Une harpie aux cheveux plein de nœuds, qui chantait en se moquant d’elle-même et de la petite fille qui osait l’appeler « maman ». Une folle qui avait coupé ses tresses une semaine plus tôt pour les suspendre à la cheminée, telles des trophées.

–       Maman, répéta la petite fille, à présent pleine d’espoir.

Après tout, elle était déjà parvenue à l’arrêter, peut-être n’était-il pas trop tard cette fois-ci ?

Longtemps, elles restèrent ainsi, serrées l’une contre l’autre sous la lune. La neige brillait autour d’elle d’un reflet minéral. Si on faisait abstraction du froid et de l’incongruité de faire de la luge à la nuit tombée, elles formaient un tableau mère-fille idyllique.

Dans son dos, la petite fille sentait la femme hésiter, sa chaleur se communiquer à son corps menu et grelottant. Elle se laissa aller un plus contre sa mère, épuisée et pleine de larmes. Une minute s’écoula encore. Sa mère bougeant à peine, desserrant petit à petit son étreinte. La colère semblait la quitter, la preuve elle ne disait plus rien.

Et puis la chaleur de son haleine quitta la nuque de la petite fille. Celle-ci ferma les yeux.

Elle sentit le vent fouetter ses cheveux courts, faire couler des larmes de froid tandis que la luge prenait de la vitesse.

La petite fille ouvrit les yeux. Elle voyait le lac se rapprocher d’elle à toute vitesse. Elle pensa fugitivement à Bunny, mais sans être triste cette fois-ci.

Elle aussi, bientôt, elle aurait un petit duvet blanc et serait invisible.

Anne Lenner

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