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GUYARD Alain
Natchave

Jusqu’à il y a peu, en philosophie, antique patrie du concept poli à la main et de la dialectique fin moulue, Alain était synonyme de commerce pondéré, de sagesse en trois points et de radicalisme sur coussin d’air. Enfin Guyard vint. Guyard le goliard, le poissard, le soudard, nous rappelant que les Alains, long time ago, furent une tribu des plus barbares. Avec lui philo se fit folie, défroqua la toge, mit les doigts dans le nez et dans la prise, se risqua aux mauvais lieux et substitua au portique de Zénon ceux que Dame Sécurité impose à l’entrée des centrales. En témoignent à la barre les trois titres qu’icelui publia au Dilettante, on l’y voit philosopher au coeur de la taule, frôler le ravin avec des Gitans et s’encanailler la sagesse avec tout ce que le monde compte de marginaux. À lire Natchave, son quatrième titre, le dossier de l’auteur s’épaissit : natchave, en bel argot, signifiant « s’en aller, partir, se faire la belle ». S’y démontre en effet ce que le futur pensant retiendra comme « le théorème de Guyard ». Énonçons : « La profondeur de la pensée est fonction de l’usure des semelles. » À savoir que si, quelqu’un se dit penseur, matez-lui les tatanes : pures d’éraflures, vous avez affaire à un rentier du logos, un de ces fonctionnaires du cogito qui touillent la soupe conceptuelle dans un sens puis dans un autre ; mais, si elles sont usées jusqu’à la corde ou si le crèpe est fourbu, sans doute avez-vous touché un vrai, un tatoué du jus de crâne. Car le philosophe va et sa pensée va de concert, marche, rôde, randonne, dort dehors et rentre tard, passe en fraude. Au fil de ce flamboyant et turgescent traité de philosophie à grandes foulées, Guyard nous modèle un Socrate SDF, lointain disciple des chamans thraces, nous cisèle un portait d’Antisthène l’anti-système, maître de Diogène, déroule l’histoire des goliards, escholiers en rupture de colliers académiques et de bancs de galère scolastique, entrelardant le tout de tranches de vie juteuses, guyanaises, camarguaises et surtout gitanes. Tous les chemins mènent aux Roms.

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DUTOURD Jean
Les Dupes

Jean Dutourd a trente-neuf ans et onze livres à son actif lorsqu’il publie Les Dupes, en septembre 1959. Connu du grand public pour Au bon beurre (1952) et Les Taxis de la Marne (1956), il est alors l’un des écrivains les plus en vue de sa génération. Les Dupes occupe une place à part dans son oeuvre : il s’agit de son premier recueil de nouvelles, un genre qu’il abordera peu mais dans lequel il excellera toujours. Trois histoires d’inspiration comique composent Les Dupes. Dans la première, Dutourd nous conte les trépidantes aventures d’un jeune homme qui croit qu’on se définit par ses actes : hélas pour lui, tout ce qu’il entreprend tourne toujours à l’inverse de ce qu’il désire ! Détail cocasse : son professeur de philosophie n’est pas sans rappeler Jean-Paul Sartre. La deuxième nouvelle nous montre un révolutionnaire allemand du XIXe siècle qui s’imagine dur comme fer que le monde évoluera dans un certain sens : ses prédictions (et ses rencontres avec Lamartine, Hugo et Clemenceau) ne manquent pas de sel. Quant à la troisième nouvelle, elle relate un étrange tête-à-tête nocturne entre le diable et un athée. Les Dupes s’achève sur un curieux épilogue où Dutourd nous donne à lire un article furibard que la deuxième nouvelle (initialement publiée dans la NRF en 1958) avait inspiré à André Breton : le pape du surréalisme y fulmine admirablement.   En 1959, la critique accueille avec faveur Les Dupes : c’est drôle, alerte et percutant ; Dutourd manie avec brio des registres fort différents ; on passe en sa compagnie un délicieux moment… Dans une lettre à Jean Dutourd, Jean Giono clame son enthousiasme : « C’est une jubilation ! Pourquoi faut-il que ce soit si court ! » Jamais réédité depuis 1959, Les Dupes est l’un des meilleurs livres de Jean Dutourd — et l’un de ceux par lesquels on suggérera volontiers d’aborder son oeuvre. Nous profitons de cette réédition pour publier en appendice un document récemment retrouvé dans ses archives : une lettre de Breton à Dutourd, datée de 1955, qui jette une lumière vive sur les affres que l’auteur de Nadja traversait à cette époque.

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