Catalogue livres thème : Nouvelles


Après dissipation des brumes matinales

Il pique net, Cescosse, appuie à peine, gratte un peu, juste ce qu'il faut. Mais il le fait avec un sens inné du point douloureux, de l'épicentre souffrant. Les huit notules amères, glauques ou grinçantes qui composent cette Dissipation des brumes matinales s'inspectent comme une trousse d'urgence, un râtelier d'instruments chromés. Le trait est net, la voix posée et le coup porte à fond. Et ça, répétons-le, calmement, posément, avec le tact infaillible d'un démineur, l'urgence d'un pickpocket, le flegme d'un tireur. Huit histoires écrites l'air de rien. Mais l'air de rien ne se siffle qu'une fois, et il est déjà trop tard.

En savoir +
Citronnade

"L'adolescent est inépuisable. Fait divers permanent, l'adolescent est le centre, séculairement corvéable, de petits drames initiatiques ; l'enjeu d'épopées quotidiennes, ponctuées de rites brutaux, marquées d'écarts sanglants. Stéphane Guibourgé apporte ici son témoignage oculaire, une déposition en cinq points, cinq nouvelles. Entre fougue et mélancolie, de microroman saccadé en petite physiologie du contemplatif énamouré, Citronnade, à mi-chemin du lait fraise et du château-margaux, est un recueil conçu comme une petite valise à cocktails."

En savoir +
Dans la musette du caporal

La guerre, c’est comme le citron, ça avive les plaies et relève le goût du plat, du plat commun, de la vie de tous. C’est ce que semble dire Jacques Perret, tout en vidant sa musette. Et la guerre, lui, Perret, il la connaît?: la der des ders fera rapidement de son père un prisonnier et de son frère aîné un mort parmi d’autres, livré à la boue et à la fosse. Frère dont il nous narre, dans La Mort de mon grand frère, la brève vie militaire et le transfert des cendres, texte bouleversant marqué par le «?cri étouffé?» d’une mère endeuillée à vie. En 1921, il se donne à la guerre du Rif (ses papiers et son maigre argent le sauveront?: entendez par là que son portefeuille déviera un coup de poignard) ; prisonnier en 1939, le caporal se désépingle à la quatrième tentative ; fait la belle, il intègre l’ORA (la Résistance militaire). 1954, les «?événements?» d’Algérie lui offrent une nouvelle occasion de remonter au front et de batailler pour l’Algérie française. Ces temps forts, politiques et aventureux, d’une vie d’évadé de naissance on les retrouve dans d’autres articles de cette «?musette?»?: Accident du travail (et les solidarités clandestines), Le retour à Berlin du caporal épinglé (ou comment l’artiste vient rôder sur les lieux de son chef-d’œuvre?: son évasion), Scarlett derrière les barbelés (Margaret Mitchell en marraine de guerre), Prisonnier de guerre (ou comment faire un sort à la «?fraternité?» des camps). En bouquet final Pour Ramos rend un nouvel hommage au héros résistant de Bande à part. Ainsi fut Perret, atypique et Français toujours, délectable écrivain.

En savoir +
Délicieuses frayeurs

Maurice Pons – sortilèges, vertiges et poisons – maison de méfiance depuis 1951, nous dit l’enseigne. Et les neuf sœurs, atrocement exquises, qui forment la ronde de ce recueil, rajouteront une étoile à la réputation de notre as en chausse-trappe, aiguillage sans issue et lucarne ouverte sur le grand Rien. Nul besoin, chez Pons, de convoquer l’horrifique brocante de l’effroi, tout s’y nourrit d’attente atroce – comme cette fenêtre, là-bas, qui ouvre sur le monde –, de dépit violent, celui de ce marin seul à fêter un amer Noël dans une ville en liesse, d’espoirs morts, propres à ces tribus migrantes, en route vers un supposé bonheur, de bijoux rampants, de coups d’archet vertigineux, de sonnettes fantômes et de rencontres nocturnes pour de labyrinthiques terreurs. Et le tout porté par un lyrisme exacte, un verbe tenu, sans faste ni bavures, qui pique où se hérisse la peur, incise où s’engouffre l’angoisse. Neuf mauvaises fées autour de votre réveil, neuf gouttes de sueur froide dans un plein bol de fièvre. Mais qui donc frappe à la porte ? Quelle porte ?

En savoir +
Douce-amère

Onze fois douces et onze fois amères, ces onze nouvelles de Maurice Pons. Onze petites fioles débouchées d’où monte à pas lent une fragrance nauséeuse. D’elles émanent, lourdes et entêtantes, une délicatesse feutrée et morbide, la saveur toxique d’une friandise fondante et empoisonnée qu’on laisserait se dissoudre sous la langue et qui vous expédie sagement, sans bruit ni fracas. Onze fois le goût d’une herbe fatale qu’on mâche comme ça et qui vous tue l’air de rien. Tout cela, discret et glaçant comme un entrefilet poli qui vous avertirait de votre propre mort. Laissons Le Dilettante nous faire les honneurs de cette bonbonnière profonde comme un tombeau. Au hasard, la première : il y a ce boulanger qui, un beau matin, se perd dans la nature, dont la femme épouse le mitron, dont le fils bute, à date fixe, sur le fantôme et dont on retrouve peut-être les os dans la boue d’un chantier ; il y a Angeline, bambin asiatique, qui étourdit le passager d’un avion avant d’être retrouvée, dépecée, dans un sac poubelle ; il y a Sylvie qui, toutes veines ouvertes, appelle d’un lieu sans téléphone ; il y a Muriel Simon, actrice, qu’un tandem de scénaristes avinés veulent couler dans le béton d’un scénario sanglant et qu’on retrouve charcutée dans un parking ; il y a Nadia, fille de l’air, morte qui ne tient pas en place… Une silencieuse parade de fantômes insistants, de vivants fantomatiques, d’êtres impiégeables balancés entre douceur et amertume comme entre morts et vivants, de présences qui ne tolèrent guère que la rêverie d’un ami, l’agenda du hasard, qui fuit les coups de sonde de la logique. Maurice Pons réfute la brocante fantastique, l’effet-tripaille, parle sans hausser le ton de choses affolantes, écrit avec des mots plats et minces comme une lame de rasoir. Vivre pour lui est un état second ; alors laissons faire…

En savoir +
Embrasez-moi

C’est une affaire de lettre volée, de lettres manquant à l’appel, de lettre en trop. Qu’un « S » manque et l’on passe, en un lent mouvement coulé, de l’embrassade à l’embrasement. Que le « A » s’impose et la bise tourne à la baise ; que le « R » se mette de la partie et la baise le cède à la braise et nous revoilà dans l’embrasure à scruter les embrasements des baiseurs. Holder, au fil de ce recueil de nouvelles, Holder, qui doit l’émergence de sa plume à de précoces récits fessus débités pour des potes d’internat, Holder, fin goûteur de grands crus érotiques, Holder récapitule ses souvenirs, façonne des figures, crée des situations et nous invite près de son petit brasero intime. Nouvelles moins érotiques qu’éperdument charnelles où les passions brusques ou lentes prennent la forme de corps électrisés ; où le sexe se fraie une voie d’évidence au cours de récits où il ne sera question que de champs magnétiques, de corps en écho. Au cœur de cette flambée ardente, chaque charbon porte un nom : Cathy, l’étoile filante aux lèvres roses ; Marie, chevauchante Walkyrie aux arômes de lait et de lessive ; Aurore aux amours bipolaires et au cœur lourd ; Blandine au piano, son cou de cygne et son Renato ; Farid aux lèvres fuchsia livré à un trio sadien ; Pauline aux yeux pers et Lætitia en son salon (du livre). Des amours vécues à cru, sept perles de chair que nous livre Éric Holder, tout feu, toutes femmes. Je peux entrer, faites donc.

En savoir +
En compagnie des femmes

Holder est un bluesman aigu et lascif. D'un coup de corde de son luth, il vous plante le désert, d'un autre, aménage la torpeur. Les femmes d'Holder : des rêves de la faim, des mirages désertiques. Elles montent de la mémoire comme d'un bitume surchauffé des spectres tremblants surgis de la chaleur. Alignez trois souvenirs divers, trois mots pareils, et la menue mitraille vous coule entre les doigts. Les femmes sont nos bandits manchots.

En savoir +
Enfantillages

Des Jacques Perret, mon bon, les Lettres Françoises ( maison de confiance fondée au IXe siècle )  en exposent deux en vitrine : Jacques II, latiniste sorbonicole et inventeur de l'ordinateur ( entendez le mot ) et Jacques Ier, le très nôtre ( 1901-1992 ), auquel le Dilettante prête ces quelques "enfantillages" hirsutes et  hautement rafraîchissants. Un Jacques Ier qu'on ne parvient pas à faire asseoir et qui n'a guère le goût du cadre et le sens de l'alignement : à peine s'habitue-t-on à son falzar bouffant de tirailleur algérien qu'il faut apprécier ses godillots de chercheur d'or ; tout juste s'est -on fait aux semelles de crèpe du reporter tout-terrain (Suède, Honduras, Liban, etc) qu'il faut subir sa capote de prisonnier de guerre et son moment maquisard. Il aimait le vin de pays et l'indien guyanais, le bateau très à voile et l'Algérie bien française. Il est donc normal que cet inguérissable grand môme monarchiste soit pris à gaminer un peu. Ouvrent le bal "Les Mystères de la chambre rouge", une apologie douillette et épiquement rêveuse du département de l'Ain où siègeait la maison de famille recélant ladite chambre. À ce pourpre paradis succède en fanfare un mince traité de vélologie et protocole d'anatomie bicyclétique : la bête à deux roues nous est saisie en plein vol et scrutée de la naissance à la mort. Vient l'instant légendaire avec un "pique - nique" familial qui voit le jeune Émile Cuisset, de la race des dénicheurs de nids et des dégommeurs de vitres, assigné à résidence pour trouble pétaradant de la messe dominicale : il rentrera en grâce en rapatriant le clan familial entier assailli par la foudre et harcelé par un sanglier à bord d'une voiture de parade. S'ajoutent à cela une plongée dans les profondeurs odorantes du cartable scolaire et les abysses de l'encrier d'émail blanc , une leçon de calcul enchantée et les mésaventures d'une tirelire - grenouille. Voilà, sonnez,  fin de récré ! Mais où est donc Perret ?

En savoir +
Fièvre jaune

Plaquette in-16 br., édition originale de ce texte republié en 1999 in Zone tropicale, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), non coupé.

En savoir +
Fins de journées

Les livres de Jacques Chauviré – son premier roman, Partage de la soif (Gallimard), fut parrainé par Albert Camus – nous content de petites vies déclinantes, lentement bues par l'ennui, et que couve, jusqu'au dernier souffle, une mort qui en sera l'unique événement. Dans un style pur, livide, c'est la lente nécrose des cœurs que peint Chauviré. Fins de journées, deux nouvelles aux trames jumelles : deux couples qui vont se défaisant, puis, soudaines, qui les brisent, deux morts violentes.

En savoir +
Glaces sans tain

Glaces sans tain ou l’art de voir sans être vu, de scruter à loisir sans subir de regard en retour, œil de Dieu, pupille du Diable qui sonde en paix les plis et replis de l’âme rongée. Quel meilleur titre pour ce recueil de nouvelles signées Soluto où un quatuor d’esprits aux abois se dénude et s’explicite face à un miroir qu’il croit opaque, mais derrière lequel Soluto convie le lecteur à prendre place. On assiste ainsi à la mise à nu, lente, méthodique, scrupuleuse de la vie d’un chirurgien émérite et digne père de famille qui se souvient du lycéen normand qu’il fut. On suit le déroulé de l’existence psychiatrique d’une brute lourde hantée par une voix qui lui chuchote les envers secrets du monde. On accompagne le destin morne d’un éternel petit garçon figé dans l’enfance. Et pour clore, on met nos pas dans ceux de Soluto lui-même, portrait de l’écrivain en peintre dragueur de supermarché. Soluto ou l’art de la confession d’autant plus impudique qu’elle se croit soliloque. Les glaces sans tain ont un parfum amer. 

En savoir +
Il est des nôtres

Lui, « on », c'est le héros. Il, c'est Laurent Graff, l'auteur, celui qui prend « on » en filature, de sa première gorgée de café fielleux à son dernier bâillement puis sommeil. « On » vit sa vie comme un taulard sa promenade, heures fixes, petite rotative impitoyable et désespérante, petit broyeur douceâtre. Tout n'est plus qu'une enfilade monotone de petites ingurgitations (cafés, plats, apéros) et dégurgitations (pisse, sperme). Et puis, un jour, l'abcès crève. On se répand comme un petit geyser de pus. La plongée, bouteille au dos, vers le fond, tout au fond. La mort fait l'effet d'une clé retrouvée dans les replis d'une poche. Quelque part des réveils sonnent. On se lève. D'autres « on », bientôt morts, affaire de temps, d'usure. C'est ce qu'on dit.

En savoir +
Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part

Je voudrais… se dévide sous nos yeux comme une chanson sans refrain : germanopratineuse, femme enceinte, drague-king troublé, toute la petite foule d'Anna Gavalda circule et s'affaire, chacun selon sa tragédie quotidienne. Parfois, ce train-train sourdement mortel tombe le masque et avoue sa part noire. De rendez-vous manqués en collisions brusques, les héros d'Anna Gavalda ne savent qu'une chose : qu'on les attend. Alors ils tendent la main pour voir s'il goutte, et leur paume rencontre du plomb fondu.

En savoir +
Je vous prête mes lunettes

Acte I : « Ploc » fait la goutte, tombant du plafond piqué de rouille. Et le mal d’entrer dans le monde, entendons l’appartement d’Anna Rozen, sujet désormais à un dégât des eaux. Et les mâles d’entrer dans la ronde (il s’agit d’une danse) : syndic agacé, peintres version cool ou balourds, experts pointus en goutte-qui-perle-au-plafond. Chassée de chez elle par la réfection, notre narratrice passe au cinéma où l’accoste un tousseur en manque de lien. Retour at hommes où la salle de bains prend des airs d’Éden, quand « Scroutch »... fait le bruit. Retour à la case angoisse. Acte II : Qu’est-ce qu’elles ont toutes : la blonde en noir du RER, la fausse maigre en jersey. Elles sont là, toutes, à m’assaillir, à tenter de ravager, de séduire. Hantise, obsession, vertige : elle consulte. Une bête, une bête qui rôde dans les mystères du corps, telle est la cause de tout ce barouf intérieur. Ouf, le mal a un visage, et plus celui d’une goutte, celui d’un fennec mignon. Ledit intrus résistera-t-il à une mise à contribution très directe du médecin ? Oui. Allergologue, traitement, rien n’y fera. Et puis, après tout, ma bête, elle est moi, je me la garde. Acte III : « Je n’aime rien mais j’aime bien la vie » nous dit l’homme agueusique, privé de sens du goût. Cela dit tous m’étouffent, tous ! Sauf peut-être Georges avec qui je me restaure une fois par semaine, et Bernard qui me fait les honneurs et le bilan de ses amours (et qui finira suicidé), et Annie chez qui je suis client et Florence, une vieille copine, et d’autres, d’autres encore, vus, entendus, croisés, frôlés. Lui, l’homme agueusique, au regard de « vieil or terne », il est pour toujours de l’autre côté de la vitre. En transit. En trois temps, un petit périple dans le monde vu par le regard déformant d’Anna Rozen : « Je vous prête mes lunettes ? » Allons.

En savoir +
L'Aimable Julie, Monsieur Charlot et consorts

Tiens, c’est Vidalie ! Voilà qui fait plaisir ! Et le gars du Hurepoix (où il est né), le front altier, la moustache à cinq heures moins vingt et l’air jovialement tanguant, de s’encadrer dans la porte du Dilettante, mené par le dévoué Patrice Ducher. Quelques mots sur lui, d’abord - cela fait longtemps qu’on ne l’avait vu : né à Châtillon en 1913, je n’étonnerai personne en disant qu’il est tôt orphelin de père et que ses grands-parents acceptent de l’élever. Il enfile les petits boulots arides et lit tout ce qui lui passe entre les mains, ce jusqu’en 1939, date à laquelle il est mis à fraîchir à Neusalz-auf-Oder (son stalag, son fleuve), jusqu’en 1945. Las de la discipline et du travail forcé, il opte ensuite pour la vie de plume. Jean Lescure l’ayant fait entrer à la radio au vu d’un lot de poèmes, il ouvre toutes grandes ses ailes, devenant dès lors romancier (neuf titres entre 1952 et 1968 , dont les fameux Bijoutiers du clair de lune), auteur dramatique et peaufineur de sketches, scénariste (Torticola contre Frankenberg, de Jean Paviot, avec Piccoli, Mandrin and Co pour la télé) et surtout parolier. Grâce à lui, maints loups sont entrés dans Paris (pour n’en jamais sortir) et Reggiani aura ces mots?: «?C’est l’auteur le plus important que j’aie eu la joie d’interpréter.?» Le 18 juin 1971, «?la mort brigande?» considérant que cet ami de Blondin, Fallet et Giraud, cet intime du lion de Denfert (qu’il entendit un soir rugir), en avait assez fait, signa la fin de la partie. Saluons donc son entrée dans le catalogue du Dilettante avec une tournée des grands-ducs «?contre la peur du noir?»?: on ouvre par une pochade poético-municipale (Les Rosatis à Fontenay-aux-Roses) pour enchaîner avec les affres d’un banlieusard en phase de retour au bercail. La «?petite rue triste?» qui suit manque de vous prendre dans sa nasse, et il faut bien un «?bougnat de la rue de Seine?» et Monsieur Charlot, clochard céleste, pour vous en sortir. Deux autres textes montrent Vidalie en excellent trousseur de fictions historiques. Le meilleur est à venir avec La frontière, amère chronique de la vie en stalag et du désir de liberté où Vidalie s’égale à Calet ou Hyvernaud.

En savoir +
L'Aventure en bretelles suivi de Un Blanc chez les Rouges

Le Blanc, c’est donc lui, Perret Jacques, l’épingleur de caporal, un mètre quatre-vingt-cinq de baroudeuse décontraction et d’ardente flânerie ; les Rouges ce seront eux, Indiens de la sylve guyanaise, industrieux, paisibles et hautement capiteux. L’affiche est au complet, alors levons le rideau : en 1930, deux nababs de la chaussure, d’or avides, financent une mission d’orpaillage en Guyane ; le musée de l’Homme bénit l’équipage. Route ! De cette petite virée tropicale humide résulteront maints textes que voici : articles de journaux dans Un Blanc chez les Rouges, et nouvelles avec L’Aventure en bretelles. Tout en macérant dans l’air lourd comme de l’étoupe des sous-bois guyanais, pagayant furieux sur un fleuve aux mille bras, Perret, flanqué de l’ami Poubeau, croise une faune prévisible de blancs obnubilés, chasseurs d’or ou chercheurs de papillons, est reçu par les seigneurs du lieu, dont l’Indien Toucoutsi, chasseur d’agouti et s’adonne à des rituels basiques : suer, cuisiner, se protéger des insectes, se garder des dames et surtout s’engloutir dans les tréfonds du « carbet », le sommier local, hamac dit-on en Europe. Cosse de toile pour notre graine de flemmard. Et c’est sans doute, ce que nous retiendrons : au cœur de la forêt tropicale, offert, indémodable, autel à la déesse sieste : un hamac où renaître.

En savoir +
L'Éclipse

"Caujolle vide, dans nos mains, son journal de chasse, son carnier intime ; tout gluant de sang et puant le poil brûlé. Tenez, Paul, un envoûteur solitaire qui ne tient au monde que par une corde ; celle à laquelle on le trouvera fort bleu, tout raide : très pendu. Lors, on tombe sur un Trou : je, c'est une bille qui se ricoche une vie guillerette de zinc en zinc puis fait le tour d'Annie qui le suit en vadrouille, le sang coupé d'alcools divers. Vacarmes : éjecté d'une boum, on revient, on saute la grille le temps de troubler un coït soyeux et de se réatteler à la nuit. Un vrai régal de raffut. L'étrangère, elle n'est même que cela, du sang, une énigmatique source de sang… Huit nouvelles qui gigotent comme des proies blessées."

En savoir +
L'envers vaut l'endroit

Raymond Cousse était cet as de la vindicte qui maniait le jambon comme d'autres la mâchoire d'âne. Soumis aux malignes nécessités de « tourner » ses pièces, il est largué sur le Québec : drame ! Adieu Belle Province, bonjour Australie, où la faune s'avère plus comestible, en tout cas mieux assaisonnée par le paysage et où scintille le minois de quelques comédiennes et surtout cette merveille de sagesse et de délicatesse qu'est un koala mastiquant placidement. Afrique arrive ! Ou Cousse passe de l'invective à l'atterrement : misère, détresse. On patauge dans un sordide luxuriant que Cousse tempère avec les moyens du bord en prenant sous son aile une jeune tapineuse. Mais tous les bons sentiments ont une fin et revoici la rue de Rennes. Sans commentaire. Une causerie avec Cousse clot l'ensemble. Extrayons-en ceci : « L'humanité n'a trouvé à ce jour sa raison d'être que dans le meurtre. Elle ne s'accomplira que dans sa propre destruction. »

En savoir +
La Belle Jardinière

« Vingt ans : l'âge prête encore à trop de bouillonnement, mais enfin, quelques choix semblent acquis. On en pince pour l'élégance des voix discrètes, Calet, Vialatte ou Cingria. C'est telle librairie où leurs livres ne dorment pas. Là, on complète le tableau des affinités, le livre, la parole. En 1984, la librairie se fait éditeur. C'est toi qui vas ouvrir le bal : deux nouvelles “du Nord”, 20 pages, 333 exemplaires… Le feu est allumé sous le creuset. Toi, au fond, tu ne défriches jamais, livre après livre, que ce que tes vingt pages annonçaient déjà. Le Dilettante a dix ans. C'était bien le moins que de lui ramener, pour l'occasion, un bouquet de ton champ, l'été.

En savoir +
La Nouvelle Année

"C'est une histoire de voiture : elle braque, elle recule, elle fonce ; c'est une histoire de jeune fille : elle s'appelle Anne, porte jupe plissée, cheveu batailleur, mignonne petite plaie au cœur ; c'est l'histoire d'un garçon, Roland. Il vit au jugé, véloce et tâtonnant. Anne morte, flics aux basques : escaliers, voiture, fuite. Puis commissariat, tabassage, évasion. Un conte de Noël exécuté par Roger Nimier, noir comme la terre qui durcit sous la neige. Une morale : Noël sent le sapin. Bonne année !"

En savoir +
La Preuve par neuf

Neuf nouvelles, entre le rire et la nausée, pour décliner un éventail de vertiges : en coup d’envoi le passage de la ligne, la ligne de crête, celle de la vie. Après l’ascension, c’est la descente, la dévalée, le compte à rebours. Pour avoir entendu à la radio que la vie d’un homme, d’un homme bien moyen, comme lui, s’arrêtait en général à 79 ans, le narrateur, passé les trente-neuf ans et six mois, sombre dans le malaise. Il s’affaire alors à noter les occasions perdues et les temps morts. Surviennent ensuite les émois d’une punkette de 15 ans, les faux-semblants, aux quatre coins du quotidien, d’une femme mariée en pleine panade sexuelle, ceux d’une mère de famille nombreuse en proie à son treizième bambin, d’une femme toujours parasitée par le spectre criard d’une fillette, d’une obsédée de l’adultère puis de deux autres encore, l’une flanquée d’un mari qui embaume la mort, l’autre travaillé d’envie de guerre. Hantise, fringale, lubie : toute la lyre du mal-être et de l’angoisse décrits avec un humour noir qui fait rire du pire.

En savoir +
La Vie moderne

"Dix faits divers, dix récits pantelants exécutés à coups de Ravalec, arme de poing d'invention récente, à mi-pente entre la matraque électrique et le rasoir à main. D'une bien embourbante affaire de carambouille charitable, ou comment faire suppurer la fracture sociale et maquiller le pus en or (La vie moderne), aux maugréments cafardeux d'un séropo qui s'écoute ronger (Mourir comme un moins que rien), en passant par la fusion du voyeurisme sado-sulpicien et de la rave érotico-mystique (Folie des images pieuses) et une course à cœur perdu contre la dope (La course à pied) ; sans oublier ce vol planant d'un pigeon ludiquement défécatoire, et ce taxi revenu de tout, qui fonce vers nulle part. Voilà dix récits qui n'ont pas le temps de jouer au récit, qui verglacent comme des trottoirs vides, fument comme des télex, hoquettent comme des repêchés tremblants."

En savoir +
Le Complexe de madame Réalisme

Venez, approchez donc lecteur ! Et penchons-nous par-dessus l’épaule de l’écrivain. Le prendre en pleine cuisine et gestation littéraire amuse toujours. Le petit castelet est prêt où vont tressauter, en bout de fil, ses personnages. Il s’agit ici d’une anthologie de nouvelles signée Lynne Tillman, petits bijoux polis entre 1982 et 2002. Il n’y a pas qu’une prévisible méditation sur l’acte de créer et l’art d’accommoder les sauces langagières mais une volonté, également, de lâcher la bride à toute cette marmaille de figures. L’auteur, avec humour et délicatesse, se retire parfois sur la pointe des pieds laissant ses personnages, les abandonnant sans filet à la mort. Elle les observe pèleriner sur les plages du Débarquement, songer à la mémoire, et ne peut s’empêcher de savourer une rencontre impromptue avec Clint Eastwood… sans complexe.

En savoir +
Le Palais de la Découverte

Deux fables qui oscillent entre le cocasse et la morale, pour nous remonter le moral. La première, récit de science-fiction, dépeint un Paris envahi par des clones soumis par la grâce de l'uniformisation génétique d'un pouvoir philanthropique (vraiment ?). La seconde prend la forme d'une pochade macabre où le narrateur, le temps d'une délectable introspection, se cherche un suicide épanouissant.

En savoir +
Les Clefs du bonheur

Ravalec, opus 2. L'artiste n'a pas son pareil pour entrer par effraction dans la vie de quelques anonymes galériens. Délinquants qui se réinsèrent dans un phalanstère new age, dealer arnaqué par une compagne qui feint la grossesse avant de mettre les bouts, junkie numérologue qui mise au turf pour finir par tomber de haut sont les passants insoucieux que l'on croise dans ces nouvelles, comètes tragiques au goût de dragées comiques.

En savoir +
Les Collines de l'Est

Neuf nouvelles, neuf cas d’humanité sur lesquels se penche Jean Freustié, avec le sourire noir, l’amertume un peu sèche et la tristesse du médecin qu’il fut et qui «fait» une salle ou une cage d’escalier, lit après lit, patient après patient, souffrances après souffrances. Défilent sous nos yeux, ouverts et comme gisant là: les souvenirs faussement sardoniques d’un toubib militaire durant la déroute de 40, l’exhibition d’une solitaire dénichée hors de sa tanière ordurière, l’envoi d’un cliché qui décadre l’ordre d’une vie, les nuits blanches et sanglantes d’un urgentiste, les derniers instants d’un suicidé, ceux d’une vie d'aïeule. Entre «Désenchantement» et «L’Attrait du malheur», les stations détaillées d’une Passion sans Dieu ni rédemption. Rien que vies à bout de course, autour desquelles tournoie «l’aigle aveugle» de la mort, dont on guette l’attaque en piqué. C’est peut-être dans ce recueil de neuf nouvelles paru chez Grasset en 1967 que s’exprime le mieux le talent presque insaisissable de Jean Freustié. Nostalgie, tendresse, humour, émotion, gravité, moquerie, tout se mêle chez cet écrivain secret, un des rares romanciers qui sache être sincère sans tapage ni provocation.

En savoir +
Les Petites filles modernes

à quoi rêvent les jeunes filles ? Mon Dieu, c'est faussement simple : d'un star system D qui leur bricolera un coordonné beauté-célébrité, de futées petites combines qui vont permettre de rafler la perle sans se fader l'huître. Ces Petites filles modernes fleurent bon le chlore et l'espérance, la clope et la déserrance, fréquentent les castings cheap et les piscines municipales, les rêves à deux et les bandes d'ados. Par instants, elles s'expatrient, le temps d'une cueillette en jean cigarette de mirabelles rondes et dodues comme leurs petits seins, le temps d'un chuchotis mutin avec les cousines. à quoi rêvent les jeunes filles ? On vous l'a dit, on vous le répète : d'éphèbes abricot, de maturation rapide, d'amour minute.

En savoir +
Les Petits Bleus

plaquette in-16 br., édition originale, exemplaire hors commerce sur vergé de ce texte repris in Nouvelles du Nord et d'ailleurs en 1998, non coupé.

En savoir +
Les Sentiers délicats

Partir, dit-on, c’est mourir un peu. À suivre Éric Holder dans les méandres de ses sentiers délicats, on aurait l’impression de revivre. Bien plus que la destination, c’est le voyage qui compte. Un voyage à l’intérieur de huit nouvelles et par tous moyens : à pied, en chemin de fer, à moto, en voiture, etc. Mais qu’importe, pourvu qu’on ait l’ivresse. Celle du jeune narrateur qui par son échappée belle parachèvera son éducation. Celle de cet écumeur de rivières qui a pour maison le monde sur un coup de volant. Le motard n’est pas en reste : pesanteur abolie au profit de la force centripète, halte impromptue, plaidoyer pro moto. Se souvenir d’une Alfa Romeo rouge, et Anne Deux apparaît sur le siège conducteur. Dans le train, la conversation oiseuse d’un couple anglais se révèle être le déclencheur d’un cocorico d’anthologie. Et parfois suffit au bonheur de marcher dans la campagne tout en écoutant le pèlerin, frère Jean. Ne reste plus qu’à s’accommoder du jet lag où le songe peut l’emporter sur la réalité, à moins que ce ne soit le contraire. Vingt ans après Nouvelles du Nord, premier livre d’Éric Holder et des éditions Le Dilettante, voici huit nouvelles qui défilent à l’allure d’un phrasé délicat. Holder écrit comme il entend vivre : sur la roue arrière.

En savoir +
L’Apocalypse sans peine

L’Homme a un rêve anxieux : l’Apocalypse sur écran plat. Être là à la fin, quand du grand Tout, tout pétera d’un coup. Au balcon et en chaussons, quand Dieu, soûlé de nous, renversera la table et fera valdinguer les couverts. Pour l’heure, il se peaufine de menus cataclysmes, bricole des sabordages à usage perso, s’annule en songe. C’est une brochette de Millenium pour petits budgets que nous offre Christine Avel dans ce recueil délectable : on y trouvera un ver géant guinéen qui se fore son petit bonhomme de chemin sous-cutané, un enfant qui joue à qui perd meurt, un archéologue atlante en Jacuzzi, une portée de babouins muée en thérapie maritale, un expert-comptable hanté par la fin des Temps, un remugle entêtant pour jeune couple en passe d’enfant. J’arrête la parade de toutes ces épopées minuscules. Gardons-nous des biscuits pour la Fin, la grande, la vraie, l’Ultime et ruons-nous sur les coupe-fins de Christine Avel.La nouvelle "La koko kantas" est parue dans Le Monde2 du 7 août 2006.

En savoir +
Martine résiste

Proche d'un Morand dont il a le goût du sprint et de la fringale d'aventures, et d'un Nimier, à qui il emprunte la dureté de dent et la pointes démouchetée. Pas d'épanchements chez cet auteur, mais les brefs moments d'une épopée amoureuse où défilent Martine et Annie, Cécile et Nathalie: fugaces comètes de la galaxie Bonnand, aussi vite disparues qu'entrevues, adulées qu'évincées.

En savoir +
Martine résiste

Plaquette in-16 br., édition originale, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), jaquette illustrée par Doury conservée, non coupé

En savoir +
Masculins singuliers

C'est, dit-on, de biais, du coin de l'œil, qu'on observe au mieux la clarté des étoiles. C'est du coin de l'œil qu'Holder scrute le monde et les êtres qui y vivent. D'une manière tout à la fois frontale et décalée. Pour en mieux apprécier les clartés fugaces, en cerner les intensités et palper matière et substance. Éric Holder, dans ce recueil de proses courtes et de nouvelles, hommage à de singuliers spécimens de masculinité, déploie tout un art de pincer le réel comme on pince une corde, de le faire entrer en vibration. Un art de toucher les choses comme jadis on le faisait du clavecin. Et c'est ainsi qu'on voit monter du sol, comme échappé d'une brume de chaleur, Emilio, le manouvrier hanté par le souvenir de fugaces amours avec une starlette; Dominique, le militaire songeur qui se réfugie dans le climat chaleureux, l'amitié d'un couple homosexuel; Broni et son week-end culturiste. Visions entre lesquelles s'immiscent une séance de pêche au brochet et une corrida sylvestre où l'on bataille à vache que-veux-tu. Le monde est fait pour aboutir à de belles rencontres, à des livres. Et non le contraire, nous confie Holder. Dont acte.

En savoir +
Nouvelles du Nord et d'ailleurs

D'Holder, les livres sont minces comme des tuiles, tranchants comme elles. Des nouvelles qui vous entaillent finement l'âme. Vous verrez, les textes d'Holder sonnent comme des 45-tours : ils grattent à force, mais on les rejoue sans cesse. À cette fin, Le Dilettante en a groupé un éventail de quatre spécimens. Nouvelles du Nord, hommage aux toutes petites gens tapies derrière leurs fenêtres ; Les Petits bleus, où sa mère, en visite, sort du train, comme un foulard d'un chapeau, où les Tropéziens ont le moral au plus bas, où l'on s'amourache d'Irène au cœur en corne d'abondance vigneronne, où la micheline se peuple de spécimens franco-immortels ; La Chinoise, qui amène Holder aux gestes sauveteurs et nourriciers ainsi qu'un peu plus loin à des pratiques érotico-arnaqueuses, et puis Bruits de cœurs, où il suit quelques dames avec attention, amour et minutie ; de chaque trou de l'harmonica s'envole une nouvelle qui est un son strident, aigre-râpeux ou doux et vibrant.

En savoir +
Plaisir d'offrir, joie de recevoir

La vie, la ville, c'est une affaire de point, de sextant, de croisement longitude-lassitude entre des brassées de corps délirants, des pelotes de désirs instantanés qui se coagulent et se défont dans un instant plus ou moins long. Ce petit carrousel des désirs, c'est ce que s'applique à photographier Anna Rozen. Elle semble s'être assise là, devant nous, encore nimbée de stupeur, tiède et sidérée, pour tenter de recoller les mots, de traduire en préservant tension et onde de choc quelques expériences charnelles et désirantes. Et toujours, se faufilant dans le texte, le « il » magique et maniaque, qu'on prend en écharpe, qui vous assaille, vous sollicite et qui prend sa part dans ces incantations… Des textes voués à ces planches grinçantes que sont les corps en marche, pour lutter contre le flou à coups de mots.

En savoir +
Quelques ombres

En huit nouvelles, Pierre Charras s'affirme comme un peaufineur de catastrophes et affineur de chaos. Menus et irrémédiables. On va sur du lisse, évolue en pleine tiédeur, nage en plein calme, puis soudain : l'écharde, la crampe. Le trou de vase. Notre monde est carié et c'est à l'affût de ces instants de rupture qu'il lance sa plume. Mine de rien, c'est le Rien qui nous accable. Dont acte : un "nid d'amour" qui, d'un coup, perd son charme; une fillette croisée dans le métro; une moliéresque cérémonie des prix; Bruno l'enfant perdu; un corps porté par une houle de douleurs; une nudité fatale, cliquée à Shanghaï. Instants pressants et vertiges intimes. Bienvenue donc au royaume d'un grand polisseur de malaise et as de la désillusion : Charras ou l'art de miner les bacs à sable.

En savoir +
Recel de bâtons

"Ravalec, c'est tout simple : il a tendu un fil barbelé entre deux châteaux d'eau de pluie, puis entre deux silos (coke et sucre glace), et il danse, il danse. N'y a qu'à piocher : Vol de sucettes, ou le monologue d'un mineur camé pris de fringale en tôle ; Viva Madrid !, un film-pub où on loue à prix d'or les lambeaux urbains d'une Espagne paupérisée ; Après-midi à Aquaboulevard : dans le tiède vivarium, un ramassis de banlieusards s'empressent d'oublier le froid du dehors. Puis c'est l'immersion en sous-sol, croupe-minute pour un méli-mélo malin de rombières empommadées et de prestes messieurs qui s'entr'imbriquent à l'envi dans une catacombe douillette. Bilan : Dieu est partouze."

En savoir +
Rendez-vous au métro Saint-Paul

Entre Marcel Aymé et Sholem Aleichem, Cyrille Fleischman dresse un castelet où s'affairent les héros d'épopées minuscules. Il situe le grain d'une voix (à la douce amertume) et les contours d'un accent (tout de noire cocasserie) : ceux du petit peuple ashkénaze de Paris. En trois volumes de contes, où s'exercent un art du ton, une manière d'endurance souriante et d'acidité tendre, se dévoile l'inventaire d'un singulier marchand de couleurs, grand ordonnateur d'un monde aux coloris ternes et acides à la fois, bourdonnant de babils excentriques. C'est une étagère de jouets bizarres, de petits golems parigots et de monstres ingénus porteurs de questions trop grosses pour eux, que Cyrille Fleischman descend du rayon, débarrasse de leur poussière dorée et mire à la lumière, sous nos yeux curieux.

En savoir +
Reportages pas vraiment ratés

"Contre la bêtise, l'hébétude et l'habitude, voyez Gébé. Si vous sentez que votre mental s'ensable, que vos désirs s'empêtrent et que vos réflexes s'enraillent, voyez Gébé. « Voyez » comprendre « lisez ». Lisez, pour vous décalaminer les synapses, les reportages reliés en peau de moustique de Gébé le grand, dessinateur d'Hara-Kiri promu dans le périodique du même nom, et faute d'homme de base, grand reporter voué aux sujets brûlants, à l'actu en tout sauf en toc. Préparez-vous à le voir scrutant la Terre depuis une cabine téléphonique géo-orbitale, questionnant le gérant de l'Office parisien de récupération des pièces tombées à terre, s'auto-incarcérant chez lui pour vol de bicyclette, rôdant sur un futur lieu du crime (ou encore le lieu d'un futur crime), j'en passe faute de place et d'encore plus non-euclidiens. L'intéressant, avec Gébé, c'est qu'il nous montre que l'actualité est tout entière affaire de cuisson et d'invention. Pas besoin de la laisser venir à vous, c'est à vous de l'inventer. Le sujet brûlant se compose donc d'un sujet (de préférence anodin ou banal ou faussement excitant) et d'un rond chauffant (alias votre petit mental en fusion) ; en les posant l'un sur l'autre vous obtenez le grand reportage. L'aventure est au coin de votre crâne, il suffit de s'y tapir et de n'en pas bouger. Prendre de préférence le coin le plus en désordre, ou le plus lumineux. Tout est affaire de travestissement ou de mise en crise. Alors tout presse-purée est un satellite qui s'ignore et la chasse aux grands sujets se fait avec les meilleurs moyens du monde, j'ai nommé les moyens du bord."

En savoir +
Rien que des étoiles

"L'Amérique, ce gros astre terne et omniprésent, s'impose par sa masse, mais sa lumière, depuis longtemps, s'est éteinte. Ce qu'observant, Pierre-Edmond Robert nous a déjà livré deux recueils de croquis et de relevés, Version originale et Un siècle et demi de bonheur. Le revoici avec Rien que des étoiles. Trois étoiles sorties des rangs qui frappent le fanion u.s. ; trois textes où l'on cherche à fuir la statique et empoisonnée douceur des choses, trois nouvelles, insolites comme des confessions d'auto-stoppeurs ou des lettres ouvertes par mégarde."

En savoir +
Rimbaud et le C.A.C. 40

"Onze textes courts, babioles tranchantes, ou pense-bêtes suicidaires. Tout commence en rythme : un quidam qui réintègre tard le paddock familial essuie une bourrasque du père, du père qui meurt sec en tomber de rideau. Cescosse se fait ensuite la mémoire comme on racle un vide-poches ; puis Berlin sort du rang le temps d'une rupture avec Clarisse et cède la place aux Guignols de l'infâme. Survient alors une histoire de nana envodkaée, de rock'n roll et de nez cassé, puis quelques cancanages de cadres pédagogiques, un aperçu ontologique sur l'humaine misère. Et l'histoire d'un drôle en rupture de pointeuse qui s'avachit pour méditer au zinc d'un bar chic ; il y a Patricia, la barmaid aux fesses rondes, qu'on paie pubis sur l'ongle, et il y a Marcel, qui a lu Rimbaud."

En savoir +
Riverains rêveurs du métro Bastille

Sur la ligne 1, toujours. Mais une station plus loin, vers l'est. Les héros de Fleischman, longtemps, ont battu l'espace, hanté ce terroir inusable qu'est le Marais, périphérique à la sortie du métro Saint-Paul, cœur du monde, ombilic et épicentre des êtres et des choses. Là, sur la ligne de ce recueil aux quatorze stations avec arrêts brefs, ils franchissent les colonnes d'Hercule et descendent à Bastille. Ils y hantent ces forêts obscures que sont les cinémas assaillis de Cinémascope et fleurant bon le shampoing à moquette, s'y croisent, s'y lient d'amour, rencontrent des héros de films débarqués de l'écran, Balzac en conseil marital, organisent des ventes de charité, pianotent du Gershwin, écrivent des livres sans importance, se font représentant en sous-bois tranquille. Avec la virtuosité d'un placier en merveilles, Fleischman nous offre quatorze contes urbains, autant de tableautins cocasses et fantastiques agrafés aux pans d'un manteau sans âge. Bastille, nouvelle Arcadie !

En savoir +
Selon toute vraisemblance

Selon toute vraisemblance, Laurent Graff publierait un nouveau livre au Dilettante. En est-on sûr ? Tout à fait, un recueil de nouvelles. L’avez-vous lu ? vous le tenez entre vos mains. Quelles mains ? De vous à moi, un conseil : hâtez-vous de le lire avant qu’il ne vous file entre les doigts, s’évapore, que vous-même ne passiez à l’as. Graff y affine, au fil de ces dix nouvelles, des stratégies d’effacement et autres procédures de néantisation d’une malignité redoutable. Cet éloge, en dix tableaux, de l’abonné absent capte tour à tour les destins de Claude Chienchien, alias le client-mystère, un citoyen lambda testant dans l’anonymat l’efficacité de vendeurs de magasin. Là, comme n’y étant pas, nanti d’une « identité imprécise confinant au néant », heureux de n’être qu’un « passager furtif de l’humanité ». Plus loin, on capte la « vie d’un mort-né », s’attarde sur la prénommée Delphine qui voit son identité se déliter lettre après lettre, tandis qu’un autre se perd en égarant tous ses objets ou se mange pour survivre. Tout se consommera dans l’avant-dernière nouvelle, Le Mausolée, où une folie ambulatoire saisit tel ou tel, lancé vers un point du globe pour y déposer un objet anodin.

En savoir +
Treize contes étranges

D'un ongle peint, verdâtre ou mauve, crochu, l'oncle Vincent nous assigne une place à l'entour de son feu. Et plantés là, nous l'écoutons qui incante, qui conte à tombeaux ouverts ses Treize contes étranges comme autant d'encoches dans la moelle. Les histoires défilent, et plus elles passent moins on sait à quel diable se vouer. Entre méditations rosses sur le devenir de l'espèce, faits divers qui semblent issus de toutes les coupures possibles taillées dans les colonnes du déambulatoire quotidien, ces contes logent des anfractuosités, font entendre des grincements un peu partout dans le décor. Ravalec ne moralise pas, ne ricane pas. Ravalec est un sableur de mécaniques, un grippeur-né de rouages. Le monde est un moteur où il entend un bruit, un petit, mais quand même. On n'arrête pas le véhicule. Alors, entrez dans le petit bal des ardents de Ravalec et valsez les ombres !

En savoir +
Un monde à part

Ne cherchez pas ! Pas de nom, pas de lieu. Des prénoms, parfois une ville. On commence en nuance avec une F. Stein, géante au fumet suspect, qui finira au bras du moins probable de ses compagnons. Survient Tony et son trio d'ados fugueurs dans une nuit idéalement poisseuse et fourrée d'airs de jazz. Adrienne est là, ricochant comme une balle perdue d'abris possibles en piaules amies. Puis c'est Irène dans ses w.-c., Lui et moi, La gamine, les Morts et leurs papotages aigres perdus aux confins des limbes. Reste Le pré, où du gavage mortel de femmes sort la tornade rêvée d'un duveteux nuage d'oiseaux.

En savoir +
Un peu plus bas vers la terre

L’homme, je n’apprends rien à personne, descend du singe. Ce qui ne plaît guère à l’homme qui se venge en les descendant, les singes, ou, à défaut, en les astreignant à des rôles humiliants, des postures grotesques telle celle d’astronaute amateur. Ce fut le cas d’Enos, l’un d’entre eux, envoyé durant les années guerre froide, tester dans l’espace la technologie extraterrestre américaine. Ce que devint Enos ? Rien, épars dans la fosse commune dévolue aux singes spatiaux. Mais se méfier du singe, qui de se venger sait l’art. Enos s’est reconverti en chimère, devenant la hantise, l’hallucination en continu d’Éric Salaün, le héros de la première histoire d’Un peu plus bas vers la terre, recueil de nouvelles de Renaud Cerqueux. On enchaîne sur la rencontre d’Hikari, gardien du zoo installé sur le site de Fukushima, et Yoko, originaire d’Hiroshima… rencontre qui donne tout son sens à l’expression « avoir des atomes crochus ». On retrouve un autre singe, devisant avec un trader en année sabbatique dans les moiteurs de la jungle guyanaise, mais là, il s’agit d’un orang-outang extraterrestre, seigneur dominant les hommes. Hallucination ? Tout aussi décoiffante, cette autre nouvelle sur une procédure de zombification planétaire décrétée par Haim Ginsburg, autre trader qui s’est découvert, suite à la percussion accidentelle d’un auto-stoppeur et aux conseils d’un rasta slave, un don spontané de régénérer des morts-vivants. Fin de partie avec l’assassinat d’un père Noël en tournée par un chômeur amer et désargenté, l’occasion, pour ce dernier, de retrouver plein emploi et sens à la vie. Beaux comme des santons modelés dans de l’uranium, les personnages de Cerqueux nous offrent les contes et légendes post-apocalypse.

En savoir +
Un pur moment de rock'n roll

Ni usinage du style, ni lutherie verbale, ce premier livre de huit textes serait plutôt fait de rognures de phrases arrachées dans la fièvre, de mots captés à chaud. L'attaque est sèche; sur un tempo rapide se succèdent des instantanés bien banals et marrants, ponctués de regains de détresse. Ce sont, en tout, huit plages où la plume de Ravalec laboure la vie comme un vieux saphir ses sillons bourbeux, huit vies à purger comme des peines, huit purs moment de rock'n roll.

En savoir +
Un siècle et demi de bonheur

Pierre-Edmond Robert évoque à nouveau ici l'Amérique des classes moyennes. Mais ici, pas d'ardeurs pionnières, de frénésie kilométrique. L'Américain moyen, sous les traits d'un petit col-blanc au babil ravi, cultive ses muscles et se cherche des rides : c'est un homme complet. Mais cette vie douce et statique ne parvient pas à masquer la mort à l'œuvre : c'est ce que l'auteur nous fait pressentir, avec son art de la hantise. On songe à Raymond Carver. « À une demi-heure de Detroit, le jardin d'Éden, tel aurait pu être le slogan de notre ville », affirme le narrateur. Le jardin d'Éden, nous en avons été chassés. Un siècle et demi de bonheur. Pour combien de temps encore ?

En savoir +
Version originale

Rien. Apparemment rien ne vient troubler l'Amérique que Pierre-Edmond Robert, universitaire français, passionné de Proust, de Céline, de Dabit, nous dépeint dans les trois nouvelles de Version originale. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que Bruce Heavens, envoyé du Télégraphe de Détroit, interviewe deux has been glorieux du base-ball ; à ce qu'un chômeur du Michigan veuille refaire sa vie et celle de sa famille au soleil de la Louisiane ; que Maud et Winnie, espiègles mamies, se rendent en bougonnant à un congrès d'anciens élèves ? Rien. Cet american way of life effare moins qu'une douche de motel. Et pourtant. Sous une lumière crue, d'une plume qui, ligne après ligne, brille comme un scalpel, P.-E. Robert dissèque ce grand corps trop nourri. Lentement l'aimable chronique tourne à l'hallucination. Il monte de ces récits un vertige douceâtre. Rongé au-dedans, l'édifice s'effrite. Le rêve alors se dissipe. L'Amérique, ce n'était donc que cela ? A cette question, P.-E. Robert répond comme le narrateur du Corbeau, d'Edgar Poe : Only this and nothing more (cela seul et rien de plus).

En savoir +
Ville lumière

Ville lumière ? Voire. Treize textes, publiés en revue entre 1931 et 1935, suffisent à Eugène Dabit pour démaquiller Paris de sa frime scintillante. Se défiant du « popu » et de sa bimbeloterie canaille, il donne à voir, simplement, quelques épicentres discrets du malheur social : l'Hôtel du Nord, les couloirs du métro, l'hospice d'Ivry, dans ces textes posthumes où « la vie à nu » s'affirme comme la seule exigence et la seule honnêteté.

En savoir +
Vol de sucettes

"Ravalec, c'est tout simple : il a tendu un fil barbelé entre deux châteaux d'eau de pluie, puis entre deux silos (coke et sucre glace), et il danse, il danse. N'y a qu'à piocher : Vol de sucettes, ou le monologue d'un mineur camé pris de fringale en tôle ; Viva Madrid !, un film-pub où on loue à prix d'or les lambeaux urbains d'une Espagne paupérisée ; Après-midi à Aquaboulevard : dans le tiède vivarium, un ramassis de banlieusards s'empressent d'oublier le froid du dehors. Puis c'est l'immersion en sous-sol, croupe-minute pour un méli-mélo malin de rombières empommadées et de prestes messieurs qui s'entr'imbriquent à l'envi dans une catacombe douillette. Bilan : Dieu est partouze."

En savoir +
Zone tropicale

Ce périple tropical fleure bon l'opium des nostalgies coloniales. C'est un atlas désuet qui s'ouvre devant nous, usé comme un journal de bord, épais comme une malle-cabine. D'Afrique en Asie, les terres arpentées, reliques touchantes de ce qui fut l'Empire et n'est plus qu'un music-hall pathétique, éclatent comme des boubous d'opérette. Alors, précédé de vos porteurs, casqué de liège et sanglé de lin, la pataugas hargneuse et le livre en main, suivez le guide. Entrez dans Zone tropicale.

En savoir +
Zone tropicale

Plaquette in-16 br., édition originale de ce texte republié en 1999 augmenté de Fièvre jaune, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), non coupé

En savoir +